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Samson et la période des Juges

 

Article mis à jour le 12 Mai 2019

Introduction

La période intermédiaire entre la conquête de Canaan sous la conduite de Josué et l'institution de la monarchie par Samuel fut une période troublée pour le peuple d'Israël. A plusieurs reprises, les Hébreux se laissèrent influencer par les peuples environnants avec lesquels ils cohabitaient et, séduits par les divinités païennes de ces peuples voisins, ils délaissèrent progressivement le culte du Dieu d'Israël.

Les Juges* (en hébreu "Sophètim"), que Dieu suscita au sein du peuple hébreu, eurent pour fonction de délivrer le peuple de leurs voisins oppresseurs, mais aussi de le ramener au culte du vrai Dieu, le Dieu d'Israël. Le livre des Juges relate les hauts faits d'une douzaine de personnes ayant occupé cette fonction, mais le premier livre de Samuel en mentionne encore deux. Le grand-sacrificateur Eli et le prophète Samuel lui-même furent les derniers de ceux-ci. Samuel formant en quelque sorte la charnière entre la période des Juges et l'institution de la monarchie, qui débuta avec Saül. Parmi ces Juges, on retiendra plus particulièrement les noms de Déborah et de Gédéon, mais celui dont la réputation a probablement supplanté celle des autres est très certainement Samson. Son histoire est relatée dans les chapitres 13 à 16 du livre des Juges mais l’Épître aux Hébreux en fait mention également, Samson ayant sa place parmi les héros de la foi (Hébr. 11:32 à 34). C'est donc tout naturellement que mon choix s'est tourné vers celui qui fut non seulement un personnage incontournable de l'histoire biblique, mais également un homme exceptionnel, pris en exemple pour sa foi par un auteur du Nouveau Testament. 

Quand l'histoire de Samson a-t-elle été écrite ?

Il n'est pas aisé de dater la rédaction du livre des Juges, et par là celle du récit de la vie de Samson. Cependant une phrase, mentionnée à plusieurs reprises dans le texte, nous donne un indice : "En ce temps là, il n'y avait pas de roi en Israël" (17:6; 18:1; 19:1; 21:25). Ceci nous permet de conclure que le livre fut, tout au moins, rédigé après l'institution de la monarchie. Il est probable que le livre des Juges fut rédigé par le prophète Samuel, lui-même "le dernier des Juges". Samuel, pour rédiger le récit de la vie de Samson, utilisa probablement le compte-rendu d'écrits antérieurs. A cette phrase ("Il n'y avait pas de roi en Israël"), est ajoutée à deux reprises cette mention : "et chacun faisait ce qui lui semblait bon" (17:6 et 21:25). Effectivement, la période des Juges, qui débuta peu après la mort de Josué (Juges 1:1), fut une période extrêmement troublée. Une nouvelle génération qui n'avait pas connu le désert était née, entourée de peuples aux mœurs dissolues et aux pratiques idolâtres séduisantes (2:10 à 13). L'abandon de la foi dans le Dieu de Moïse s'était répandue parmi les enfants des Hébreux. Ceux-ci délaissèrent l'austère rigueur de la loi Mosaïque pour se laisser séduire par ces dieux étrangers qui leur accordaient pleine liberté de se laisser aller à leurs penchants naturels. Nous verrons plus loin que Samson, bien qu'il fut un homme consacré dès sa naissance, ne fut pas épargné par cette influence. 

Naissance de Samson

Manoach, le père de Samson, était issu de la tribu de Dan et résidait à Tsoréa, ville autrefois bâtie dans la plaine de Juda (Josué 15:20, 23) et qui fut ensuite attribuée à la tribu de Dan (Josué 19:40, 41). Le nom de Dan signifie "juge" et a pour racine "diyn" qui veut dire "juger, agir en juge, défendre, contester, lutter, chercher querelle". On ne peut rêver, pour Samson, meilleure origine. C'est à Tsoréa, dans le village de son enfance, que sera inhumé Samson, après qu'il eut été juge en Israël pendant vingt ans (Juges 16:31). Sa naissance, comme celle de plusieurs hommes de Dieu après lui, fut le produit d'un miracle. Sa mère, tout comme celle de Samuel ou encore de Jean le Baptiste, était stérile (13:2, 3). Sa naissance, tout comme plus tard celles de Jean-Baptiste et du Seigneur Jésus lui-même, fut annoncée à sa mère par un ange du Seigneur. Il sera Naziréen (Nmb. 6), comme le seront Samuel (1 Sam. 1:11) et Jean le Baptiste (Luc 1:15). Samson grandit et, alors qu'il parcourait la route qui mène de Machané-Dan (le camp militaire de Dan) à Eshtaol (requête, prière), l'Esprit de Dieu l'agitait. Samson priait-il pour que les guerriers danites libèrent la terre de ses pères de la présence des Philistins qui l'occupaient ? C'est possible. Mais alors qu'il parcourait cette route reliant deux lieux aux noms évocateurs, l'Esprit de Dieu le préparait à devenir l'instrument par lequel Il allait répondre à cette requête. 

Samson le naziréen

Les circonstances particulières de sa naissance le destinaient à devenir un naziréen (héb. "nazir", mis à part). Le naziréat (Nombres 6) pouvait être voulu délibérément par un homme ou une femme pour une période déterminée, ou ordonné par Dieu lui-même, le naziréat couvrant alors toute la vie de celui qui était ainsi désigné, de sa naissance à sa mort (ce fut le cas pour Samson, Samuel, comme pour Jean-Baptiste). Si Samuel est bien le rédacteur du livre des Juges, il  a pu appréhender pleinement tout le sens que cet appel particulier impliquait. Samuel étant né lui-même d'une femme stérile, le récit de la naissance de Samson fit très certainement écho à sa propre histoire. De plus, Samuel, comme Samson, fut naziréen et juge en Israël. Bien qu'ayant eu des vies et des consécrations très différentes, ces deux hommes avaient beaucoup de choses en commun. 

Le naziréen (en hébreu "nazir") était un homme dont la vie était entièrement consacrée à Dieu, appelé à se tenir à distance de toute forme d'impureté (Lév. 15:31 / 22:2), il devait s'abstenir de toute forme de boisson alcoolisée (Nmb. 6:3), et sa chevelure ne pouvait être coupée sauf s'il se trouvait soudainement en contact avec un mort (Nmb. 6:9 ). Pourquoi cela ? La version Darby souligne bien la subtilité de ce passage : "et si quelqu'un vient à mourir auprès de lui... et qu'il ait rendu impur la tête de son naziréat, il rasera sa tête au jour de sa purification, il la rasera le septième jour" (Nmb. 6:9, Darby). L'expression "rosh nizro", traduite par "la tête de son naziréat", désigne la chevelure du naziréen. Selon la loi mosaïque, le fait qu'il ait été en contact, même involontairement, avec un mort rendait impure sa "rosh nizro" (sa chevelure), c'est pourquoi celle-ci devait être rasée. Si cette pratique peut nous sembler aujourd'hui archaïque, il faut peut-être simplement se rappeler que, de nos jours encore, lorsqu'une personne subit une opération chirurgicale, le système pileux entourant la zone opérable est rasée parce que celui-ci peut être un terrain propice au développement bactérien. Or, le naziréen était généralement doté d'une chevelure abondante. On se souvient que l'apôtre Paul, faussement accusé d'avoir fait entrer des païens dans la partie du Temple qui leur était interdite, se rasa la tête en signe de consécration afin de faire taire les fausses rumeurs l'accusant d'avoir abandonné la pratique de la Loi mosaïque (Actes 18:18 / Actes 21:24). il nous faut admettre qu'avec le temps et les siècles, notre compréhension des Écritures s'est fortement "occidentalisée" et notre approche des textes bibliques (rédigés par des Orientaux) se fait souvent au travers du prisme de notre façon de penser moderne et occidentale. D'où, très souvent, une totale incompréhension de leur signification. Le fait que nous ne soyons plus en mesure de les comprendre n'enlève rien à leur valeur. D'autant plus que, ne l'oublions pas, ces principes (comme le naziréat) ont été institués par Dieu lui-même pour le peuple juif, dépositaire de la révélation du Dieu unique, ce même Dieu que nous, croyants issus du paganisme, nous vénérons aujourd'hui. 

Le mariage de Samson

"Samson descendit à Thimna, et il y vit une femme parmi les filles des Philistins... il le déclara à son père et à sa mère et dit : j'ai vu à Thimna une femme parmi les filles des Philistins. Prenez-la maintenant pour ma femme" (Jg. 14:1, 2).

Thimna était à cette époque occupée par les Philistins. Bien que ceux-ci ne soient pas mentionnés parmi les peuples à qui Dieu avait interdit aux Hébreux de s'allier (Deut. 7:1 à 4), ils n'en formaient pas moins un peuple idolâtre et qui plus est, ennemi d'Israël car, comme il est écrit, "les Philistins dominaient alors sur Israël". S'il était imposé aux naziréens certaines restrictions, il ne leur était pas interdit de se marier. Par contre, tout fils ou fille d'Israël se devait d'épouser un membre de son propre peuple. Le choix de Samson se porta pourtant sur une femme des Philistins car "cela venait de Dieu" (Jg. 14:4). Ce choix allait enclencher une série d'événements propices à favoriser le projet de Samson.

"Et Samson dit à son père : prends-la pour moi car elle me plaît" (Jg. 14:3). Littéralement, "ki hi yashera be ênay" ("car elle a plu à mes yeux"). "Yashera" signifie "être droit, juste, plaisant, agréable", et "ênay" ("ayin", l'oeil) : "les yeux montrant des qualités morales et spirituelles". Samson n'avait pas tant choisi cette femme pour sa beauté physique que pour les qualités morales qu'il avait cru voir en elle. Si l'on peut s'étonner que ce mariage puisse entrer, comme nous l'avons vu, dans le plan de Dieu, il faut se rappeler Osée qui, sur l'ordre de Dieu, épousa une prostituée. Les parents de Samson s'opposèrent tout d'abord à son choix mais finirent par céder, ignorant que "cela venait de l’Éternel". Le choix de Samson était délibéré car il "cherchait une occasion de dispute de la part des Philistins" (Jg. 14:4). Il descendit donc à Thimna pour y rencontrer cette Philistine qu'il voulait épouser, mais un jeune lion rugissant croisa son chemin (Israël était alors peuplée de bêtes féroces et les lions y étaient nombreux). Saisi par l'Esprit de Dieu, Samson tua le jeune lion à mains nues. Quelques temps plus tard, alors qu'il se rendait à nouveau à Thimna pour épouser sa future femme, il alla voir la carcasse du lion et constata qu'un essaim d'abeilles s'y était installé. Cela devait bientôt lui inspirer une "devinette" qu'il comptait poser aux trente invités philistins à la noce. Il en mangea le miel et en donna à ses parents, mais il ne leur dit pas où il l'avait trouvé et il ne dit rien de sa rencontre avec le lion. 

Cet épisode de la ruche dans le corps du lion est étroitement lié à la fois au nom de Samson (en hébreu : "Shimshon", "petit soleil") ainsi qu'aux croyances idolâtres de ces Philistins que Samson avait bien l'intention de confondre, car parmi les nombreuses divinités qui peuplaient les temples des peuples cananéens, il en est une qui présente ici un certain intérêt pour la compréhension de ce qui suit. Mithra, le dieu-soleil, est représenté comme un lion tenant dans sa bouche une abeille. Selon Charles-François Dupuis (auteur de "Origine de tous les cultes"), ce "dieu-soleil" était l'équivalent de l'Hercule philistin dans la bouche duquel se trouvait un rayon de miel (Jg. 14:9), celui-ci étant une offrande très prisée dans le culte de Mithra. D'autre part, comme tout système idolâtre trouve son origine à Babel, il n'est pas étonnant de trouver dans la langue chaldéenne le mot "davar" qui, comme en hébreu, signifie "parole", mais aussi "abeille". Nous verrons plus loin la signification, pour Samson, de ce double sens. Cette ruche dans le cadavre du lion donna à Samson le prétexte nécessaire pour affronter verbalement ses ennemis sur leurs propres terrains. Terrain géographique tout d'abord, puisque Samson se trouve dans une ville qui est en leur pouvoir, mais aussi terrain de leur idolâtrie puisque l'énigme qu'il voulait leur poser touchait à leurs croyances. Cette ruche dans le corps d'un lion mort va fournir à Samson une énigme, celle-ci ayant pour but d'humilier les convives philistins de ses noces, car, rappelons-le, "Samson cherchait une occasion de dispute avec les Philistins" (Jg. 14:4). Shimshon, le petit soleil, ne tarderait pas à faire de l'ombre à la divinité de ces Philistins qui, bien qu'ils soient invités à ses noces, n'en s'ont pas moins ses ennemis.

L'énigme de Samson

"Samson leur dit : je vais vous proposer une énigme : ... de celui qui mange est sorti ce qui se mange, et du fort est sorti le doux"  (14:12, 14). "Ce qui se mange et qui est doux", c'est le miel que Samson avait trouvé dans le corps du "fort, celui qui mange", le lion. Les Philistins, qui n'avaient aucune connaissance de cet épisode, ne pouvaient aucunement découvrir le sens de cette énigme (en hébr. "hidah" : "parole énigmatique"). L'enjeu de ce pari fut fixé par Samson à trente chemises et trente vêtements de rechange. "Je vais vous proposer une énigme" leur dit-il. Littéralement : "ahoudah na lakem hida". "Ahoudah" signifie "proposer" mais c'est également la racine du mot "hidah".  Ce qui signifie que le sens profond d'une énigme, c'est justement d'être posée non pas tant pour être élucidée, que pour provoquer une réflexion.

Mais les Philistins, décontenancés par une énigme dont ils ne peuvent trouver la clef, vont faire pression sur la toute jeune épouse de Samson afin que celui-ci lui en livre la solution (14:15). Harcelé par sa bien-aimée Philistine, Samson finit par céder. Et ce qui était un secret jalousement gardé devint de notoriété publique. Le septième jour du banquet nuptial, les gens de la ville dirent à Samson... "quoi de plus doux que le miel et quoi de plus fort que le lion ?". L'énigme s'était répandue dans toutes les rues de Thimna avec sa solution. Les invités à la noce s'étaient empressés de répandre "l'énigme de Samson" qui n'était plus désormais qu'un "secret de Polichinelle". L'humiliation était cuisante. Samson comprit alors la vraie raison de l'insistance de son épouse pour connaître le secret de son énigme.

"les gens de la ville dirent à Samson, le septième jour, avant le coucher du soleil : quoi de plus doux que le miel ?...". Le mot "soleil" (hèrès) sous cette forme, peut signifier également "démangeaison, irritation". Les gens de la ville sont en train de donner à Samson la solution de son énigme, et on peut imaginer leur jubilation moqueuse. Or, le texte nous dit que cela eut lieu "au coucher du soleil". Or, le nom de Samson (en Hébreu "Shimshon") signifie "petit soleil". Le fait que cela se produise "au coucher du soleil" veut dire aussi que le rayonnement de l'astre brillant allait déclinant. Mais Samson, lui aussi, "s'assombrit"Mais si le mot "hèrès" se traduit par "soleil" comme par "démangeaison, irritation", il peut également désigner une maladie de la peau (Deut. 28:27). On peut donc imaginer une réaction cutanée sur la peau de Samson suite à sa profonde irritation intérieure.

"les gens de la ville dirent à Samson, le septième jour, avant le coucher du soleil : quoi de plus doux que le miel ?...". Une question bien "irritante" pour celui dont l'humeur s'assombrit. Le miel était autrefois (et il l'est encore aujourd'hui) un remède très efficace pour la cicatrisation des plaies. Mais ce "miel" là ne fait qu'attiser l'irritation de Samson. Le miel a également un effet apaisant lorsque l'on a la gorge irritée. Mais Samson va "rengorger" sa colère. Il avait voulu "chercher querelle" au Philistins, mais ceux-ci avaient retourné la situation contre lui. Cette énigme lui avait été inspirée par le mythe du dieu Mithra, divinité des philistins, représentée avec une abeille dans la bouche, mais ce jour-là, la "brûlure" de l'humiliation avait produit dans le coeur du vaillant héros une profonde "irritation" (hèrès), comme celle provoquée par la piqûre d'une abeille. L'énigme de Samson était devenu comme le dard d'une abeille planté dans son amour-propre. Comme je l'ai dit plus haut, en langue chaldéenne, le mot "davar" peut se traduire par "parole" ou par "abeille". Pour Samson, les mots que les gens de la ville lui jetaient à la figure étaient comme autant de dards d'abeille plantés dans son coeur.

Le mot "énigme" peut se dire, en hébreu biblique, de deux façons. La première, "hidah", qui signifie "question énigmatique, qui laisse perplexe", et la seconde, "Meliytsah", ce qui signifie "énigme, moquerie, sens satirique d'une parole", voire "insulte". Ce dernier est utilisé par exemple dans le livre des Proverbes : "Pour saisir le sens d'un proverbe (mashal) ou d'une énigme (meliytsah)..." (Prov. 1:6). Ou encore par le prophète Habakuk : "Ne sera-t-il pas pour tous un sujet de sarcasmes, de railleries (meliytsah) et d'énigmes ? Malheur à celui qui accumule ce qui n'est pas à lui..." (Hab. 2:6). Samson et son énigme étaient devenus "pour tous un sujet de sarcasmes et de railleries". Peut-être même l'accusait-on d'avoir voulu dépouiller ses invités en leur proposant de lui donner ces trente vêtements de rechange et le même nombre de chemises pour prix d'une énigme ? "Malheur à celui qui accumule ce qui n'est pas à lui", cette parole aurait pu se trouver dans la bouche des invités de la noce, mais Samson ayant perdu son pari, c'était maintenant à lui de les leur fournir. Bien que furieux, sa réponse fut empreinte de dignité mais également de mépris à l'égard de celle qui avait trahi sa confiance : "si vous n'aviez pas labouré avec ma génisse, vous n'auriez pas découvert mon énigme" (Jg. 14:18). Il y a ici un jeu de mots dans la réponse que donne Samson car le mot "charash", traduit ici par "labouré", signifie également "être silencieux, garder le silence, se taire", mais aussi "combiner, comploter le mal". A cette femme qui l'a trahi et qu'il lui a fait une "vacherie", il lui reproche, très justement, de ne pas avoir su garder le silence, de n'avoir pas su se taire, mais également d'avoir comploté contre lui. Samson aurait pu faire sienne ces paroles du prophète Jérémie : "Oui, soyez dans l'allégresse vous qui avez pillé mon héritage. Oui, bondissez comme une génisse dans l'herbe" (Jér. 50:11).

Le regard que Samson posait sur sa femme Philistine avait bien changé. La beauté de celle-ci avait pâli lorsque les qualités morales qu'il lui prêtait vinrent à lui faire défaut. Cette femme qui n'est pas nommée aurait pu s'appeler Ramah (séduire, tromper, décevoir, duper**) ou Remiyah (tromperie, trahison, perfidie***). Après avoir constaté les méfaits provoqués par sa perfidie, sa jeune épouse se réfugia chez son père. Lorsque Samson voulut à nouveau aller vers elle, il se fit éconduire par celui-ci qui, pensant qu'il l'avait répudiée, l'avait donnée à un autre. Furieux d'avoir été ainsi doublement trompé par les Philistins, Samson décida de se venger. 
 


Des petits renards et une mâchoire d'âne

Si le texte nous dit que Samson utilisa des renards pour incendier les champs des Philistins (Jg. 15:4, 5), on ne sait rien de la façon dont il s'y prit pour les attraper. Peut-être les Philistins pratiquaient-ils déjà la vulpiculture (l'élevage de renards) ? Cela expliquerait comment il a pu se procurer un tel nombre de ces canidés. De plus, si le texte ne mentionne que le nom de Samson, cela ne signifie pas forcément qu'il ait agit seul. Il se peut qu'il ait eu avec lui d'autres compagnons pour l'aider dans sa tâche sans que leur présence soit explicitement mentionnée. Toujours est-il que dans la pensée hébraïque, comme pour nous aujourd'hui, le renard symbolise quelqu'un de rusé (Luc 13:31, 32). Samson a donc délibérément utilisé cet animal pour répondre à la ruse dont il venait d'être victime. Mais lorsque les Philistins apprirent la raison pour laquelle il avait agit de la sorte, ils prirent la femme de Samson et son père et les brûlèrent (Jg. 15:6). Elle subit ainsi, de la main des Philistins, le sort qui était attribué parmi le peuple d'Israël aux filles de sacrificateurs qui se prostituaient (Lév. 21:9). Son sort semblait déjà tout tracé car elle subit, malgré tout, le châtiment qui lui avait été promis en cas d'échec à  extorquer à son mari la solution de l’énigme (Jg. 14:15). La vengeance appelant la vengeance, les Philistins voulurent s'emparer de Samson. Ils se répandirent ainsi à Lekhi (hébreux : "mâchoire, joue"), une colline escarpée aux rochers pointus qui rappelait la forme d'une mâchoire. Samson, qui s'était réfugié dans la grotte d'Etam, vit venir à lui les habitants de Juda pour le livrer à l'occupant. Samson fut ainsi livré de son plein gré à ses adversaires, lié de cordes. Mais lorsque l'Esprit de Dieu le saisit, et il se défît de ses liens. Il saisit alors une mâchoire d'âne avec laquelle il frappa les Philistins. Si Samson dit : "avec la mâchoire (bilekhi) de l'âne j'ai frappé mille hommes" (Jg. 15:16) Il faut comprendre le sens du mot "eleph", qui peut désigner une troupe d'hommes avec son chef sans que cela ne signifie le nombre équivalent à proprement parler. Mais pour bien comprendre tout le sens de ce passage, il faut y déceler le jeu de mots qu'aucune traduction ne peut rendre :

"Et Samson dit : avec une mâchoire d'âne, un monceau, deux monceaux. Avec une mâchoire d'âne, j'ai tué mille hommes" (Jg. 15:16, Segond), ce qui se dit en hébreux : "Wayomer shimshon bilkhi ha khamowr khamowr khamoratayim  bilkhi ha khamowr hik ke ti elef ish", et qui, littéralement, signifie : "Et il dit Samson avec la mâchoire de l'âne : un âne deux ânes avec la mâchoire de l'âne j'ai frappé mille hommes".

Et je vais faire ici quelque chose que je ne m'autorise généralement pas, c'est de commenter librement ce passage qui, je le crois, comprends ici un "meliytsah" (un sens satirique) dont je parlais plus haut. "Et il dit Samson avec la mâchoire d'âne : un âne deux ânes...". Samson est en train de dire aux Philistins qui se sont joués de lui et s'en sont moqués : "Vous m'avez pris pour un âne, et c'est avec cette bouche d'âne (sa bouche, sous entendu sa mâchoire, celle qu'il tient dans sa main) que je vous réponds". "Un âne, deux ânes...", ce qui voudrait dire : "Vous m'avez pris pour un âne, mais vous en êtes aussi. Et puisque vous m'avez pris pour un âne, c'est avec une mâchoire d'âne que je vous réponds". Ce qui permet de mieux comprendre cette expression "un âne, deux ânes". Mais il y a plus. Samson ne veut pas seulement en découdre avec les Philistins. Il veut leur donner une bonne leçon. Il veut aussi "laver son honneur dans le sang". Les Philistins l'ont humilié. Ils se sont servis de sa jeune épouse contre lui. Samson n'a pas oublié que lui et son énigme étaient devenus "pour tous un sujet de sarcasmes et de railleries".  

Le mot "khamoratyim" est, en hébreu, une forme duelle désignant tout ce qui va par deux (deux yeux, deux oreilles, etc...). L'expression "ha khamowr khamowr khamoratayim" (un âne, deux ânes) désigne donc une unité et une paire. Samson a un sérieux contentieux avec les Philistins. Il identifie donc la troupe qui est en face de lui à un seul homme. Il leur dit en substance : "C'est une affaire entre vous et moi. On a un compte à régler tous les deux". Pour Samson, il s'agit d'un combat singulier. Il en fait une affaire personnelle. Ainsi, l'expression "un monceau, des monceaux" exprime toute cette dimension de ce qui apparaît comme un règlement de comptes sous forme de duel. Pour Samson, il est seul avec LE Philistin. "Maintenant, c'est entre toi et moi". Sa force surdimensionnée lui autorise une telle provocation qui, pour le commun des mortels, serait taxée de folie arrogante. Ce duel, il l'a prémédité. Il a lui-même choisi le lieu où il devrait se dérouler : à Lekhi (la colline de la mâchoire). Samson veut frapper "à la tête". Se considérant comme "l'offensé", il lui revient de choisir l'arme du duel. Il ne choisit pas l'épée mais un objet insolite, une mâchoire d'âne qu'il a peut-être découverte auparavant et qu'il a pris soin de dissimuler. Le rendez-vous est pris. La mâchoire d'âne soigneusement dissimulée. Le décor est planté. Tout est prévu, calculé. Cette rencontre avec les Philistins, il l' a préparée, mise en scène. Il veut faire un exemple. Ce lieu fut appelé ensuite Ramath Lekhi (la colline de la mâchoire). Il se peut que le prophète Michée avait cet épisode en mémoire lorsqu'il écrivit : "On frappe sur la joue (lekhi) le juge d'Israël..." (Mich. 5:1) (dans le contexte présent qui nous intéresse, le "juge" dont il est question, c'est bien sûr Samson). Le chapitre 15 s'achève sur ce récapitulatif de la vie de Samson : "Samson jugea Israël à l'époque des Philistins pendant vingt ans" (Jg. 15:20). 

Samson est cependant très loin de se douter que sa renommée va s'étendre bien au delà du pays de ses ennemis jurés. En effet, nombreux sont ceux qui, sans avoir jamais lu la Bible, ont entendu parler de Samson et de sa mâchoire d'âne. 

Samson et Dalila 

Après ces événements, Samson se rendit dans la maison d'une femme nommée Dalila à Gaza.Il est étonnant que le nom de celle-ci soit passé à la postérité alors que celui de son épouse légitime ne soit même pas mentionné. Samson, sous les instances de Dalila la Philistine, lui livra ce qu'il croyait être le secret de sa force. Mais croyait-il vraiment que sa force résidait dans sa chevelure ? Après que ses cheveux eurent été coupés, Samson se réveilla de son sommeil, mais "il ne savait pas que Dieu s'était retiré de lui". Samson, trahi à nouveau par une femme à laquelle il s'était attaché, fut fait prisonnier après avoir, une fois encore, livré son secret, mais cette fois pour sa perte. Ses adversaires, par cruauté et par vengeance, lui crevèrent les deux yeux. Il fut bientôt amené dans un de leurs temples afin de divertir les convives qui y festoyaient joyeusement, peut-être pour commémorer la chute de celui qui avait détruit leurs récoltes. Mais durant son emprisonnement, sa chevelure avait repoussé. Samson, s'étant approché de deux des colonnes qui soutenaient la structure  de l'édifice, pria que Dieu lui vienne en aide et lui accorde une dernière fois, cette force exceptionnelle pour pouvoir se venger de ses ennemis. L'édifice s'effondra su Samson et sur ses ennemis philistins. Ainsi s'acheva tragiquement la vie de celui qui fut juge en Israël pendant vingt années. Samson périt avec ceux qui l'avaient emprisonné. Ils s'étaient une fois de plus joué de lui. Une fois encore, ils l'avaient humilié. Ils payèrent de leur vie l'humiliation qu'ils lui avaient infligée. Peut-être est-ce à la mésaventure de Samson que l'on doit ce proverbe commun : "l'amour rend aveugle". 

 


La vie de Samson, source d'inspiration

Bien plus tard, un roi d'Israël nommé Salomon connut, malgré sa grande sagesse, une faiblesse similaire à celle de Samson. Salomon avait, tout comme Samson, une faiblesse pour la gent féminine (1 Rois 1:11). Cette faiblesse fut, pour l'un comme pour l'autre, une occasion de chute. Salomon est connu comme l'auteur d'un grand nombre de Proverbes et de maximes, et si Samson avait eu accès à cette abondante littérature, cela lui aurait peut-être épargné bien des déboires. En voici quelques extraits : "Car des lèvres étrangères distillent le miel et son palais est plus doux que l'huile, mais à la fin elle est plus amère que l'absinthe (un alcool qui rend fou). Aiguë comme un glaive à double tranchant. Ses pieds descendent vers la mort" (Prov. 5:1-3). 

Le miel qui coulait de la bouche de Dalila était plus doux encore que celui trouvé dans le corps du lion. Par la douceur de sa bouche, celle dont la racine du nom signifie "faiblesse" (dalal : faible) a su, par ruse, trouver le secret de la force du lion Samson car elle connaissait son point faible. Et de même que la racine d'un mot en donne la substance, la racine d'un nom en révèle la personnalité. La "faiblesse" de Dalila, c'était sa vénalité. "Les princes des Philistins lui dirent : ... nous te donnerons mille et cent sicles d'argent" (Jg. 16:5). Alors, par appât du gain, Dalila accepta de trahir Samson. Lorsque Samson fut attiré par une Philistine et qu'il voulut l'épouser, son père tenta de le mettre en garde (Jg. 14:3) mais Samson ne voulut rien savoir. L'auteur des Proverbes cherche, lui aussi, à instruire son fils : "mon fils, si tu reçois mes paroles... (2:1)... n'oublie pas mes enseignements (3:1)... car je vous donne de bons conseils... (4:2)... mon fils, sois attentif... (5:1)...". Jusqu'au chapitre six où il dit : "mon fils, si tu t'es  enlacé par les paroles de ta bouche, dégage-toi puisque tu es tombé au pouvoir de ton prochain" (Prov. 6:1-3). Ces paroles sont toujours actuelles. Il vaut mieux briser des fiançailles que de s'engager dans un mariage qui n'apportera que désillusions et souffrances. Comme pour Samson, l'amour (ou ce que l'on croit en être, mais qui n'est en réalité que de la passion) peut rendre aveugle.

"Dalila lui dit : comment peux-tu dire je t'aime... tu ne m'as pas déclaré d'où te vient ta force. Comme elle était chaque jour à le tourmenter et à l'importuner par ses instances, son âme s'impatienta jusqu'à la mort. Il lui ouvrit son cœur et lui dit..." (Jg. 16:15, 16). Ayant percé le secret de sa force, Dalila "l'endormit sur ses genoux" (Jg. 16:19), et c'est alors que les Philistins surgirent sur lui. Une fois encore, on aurait espéré que Samson ait pu avoir accès aux bons conseils de l'auteur des Proverbes. Celui-ci écrira plus tard : "mon fils... ne donne ni sommeil à tes yeux ni assoupissement à tes paupières. Dégage-toi comme la gazelle de la main du chasseur..." (Prv. 6:4). Comme nous l'avons vu plus haut, dans la langue chaldéenne (langue véhiculaire de l'époque), le mot "davar" signifie "parole" mais aussi "abeille". Ainsi, telle une abeille produisant abondamment le doux nectar, Dalila saoula Samson de paroles doucereuses comme du miel. "Comment peux-tu dire "je t'aime" alors que tu refuses de me donner le secret de ta force...". Comme pour l'avertir à posteriori, l'auteur des Proverbes écrira : "Pour te délivrer de la femme étrangère, de l'étrangère qui emploie des paroles doucereuses" (Prov. 2:16 / 7:5). Et comme inspiré par le récit de Samson et Dalila, l'auteur des Proverbes écrit en conclusion : "Elle l'entraîna par ses lèvres doucereuses... le séduisit à force de paroles" (Prov. 7:21). 

Traces historiques du récit de Samson

Un tesson de poterie datant de l'époque de l'invasion de Canaan par les Babyloniens en -604, fut découvert  dans la ville Philistine d'Ascalon. Ce tesson portait une inscription en hébreu où les noms de Samson et de Dalila étaient mentionnés. Le texte dit : "A Hanno de Gaza : la tête de l'hébreu Samson qui est attaché à Dalila, j'ai mis dans les mains d'Agga, le fils d'Aquish d'Ascalon, le roi". Ce texte semble signifier que la tête de Samson fut apportée à ceux qui sont identifiés comme étant des rois philistins. Cela pourrait signifier que Samson fut décapité après sa mort. Même si la Bible ne mentionne pas ce fait, elle en donne un exemple similaire lorsque David, après avoir tué Goliath, trancha la tête du philistin avec sa propre épée. La pratique courante de la décapitation post-mortem à cette époque peut laisser supposer que Samson fut effectivement décapité après que son corps ait été découvert sous les décombres. La datation de cette inscription est certes tardive, mais elle prouve qu'au septième siècle avant notre ère, le couple de personnages nommés Samson et Dalila était connu des Philistins. 

Oeuvre inachevée (fin)

Samson fut inhumé dans le sépulcre de son père Manoach, entre Tsoréa et Eschtaol. Il avait été Juge en Israël pendant vingt ans mais il ne put achever l'oeuvre que Dieu lui avait confiée de libérer Israël de ses ennemis philistins puisque "L’Éternel les livra entre les mains des Philistins pendant quarante ans" (Jg. 13:1 / 15:20). Son appétit et sa faiblesse pour la gent féminine causa sa perte prématurée. Néanmoins, l'auteur de l’Épître aux Hébreux lui rend hommage en l'incluant dans la grande galerie des hommes de la foi (Héb. 11:32). Samson demeure une figure emblématique de la Bible. Lui et Dalila forment un couple à la renommée universelle, à tel point qu'une chanteuse francophone d'origine italo-égyptienne choisit de prendre comme nom de scène celui de cette Philistine, en le modifiant légèrement. Et justement, dans l'une de ses chansons, elle reproche à son prétendant de lui susurrer des paroles dénuées d'authenticité en lui rétorquant : "paroles, paroles...". Le cinéma s'est emparé également du personnage de Samson, lui donnant à chaque fois un visage différent. Et même pour le profane qui ne connaît rien à la Bible, le nom de Samson évoque automatiquement le couple qu'il forma, pour sa perte, avec celle qui entra avec lui dans la postérité. La vie de Samson s'acheva prématurément. Il fut vaincu par ce qui, dès sa jeunesse, avait déjà triomphé de lui. En conclusion, je citerai cette phrase de l'apôtre Pierre : "chacun est esclave de ce qui (ou de celui qui) a triomphé de lui" (2 Pierre 2:19). 

JiDé

 

Notes

* Le terme "sophetim", traduit par "juges" est rendu "suffètes" par la traduction Chouraki. Mais le mot "suffète", si on le prend dans son sens généralement admis, désigne un magistrat à Carthage, l'équivalent d'un consul à Rome. Dans le livre des Juges, les Sophetim sont des libérateurs, des chefs de guerre. Ailleurs dans l'Ecriture, il occupe une place de législateur, chargé de trancher dans les affaires conflictuelles du peuple. Le roi Salomon, lorsqu'il dut déterminer qui était la vraie mère de l'enfant revendiqué par deux femmes, fit oeuvre de shafat (juge).

** Ramah : "...si c'est pour me tromper (ramah) au profit de mes ennemis..." (1 Chroniques 12:17). 

*** Remiyah : "celui (celle) qui se  livre à la fraude (remiyah) n'habitera pas dans ma maison" (Ps.101:7). 

Samson et la période des Juges
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