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J. L. Burckhardt et la cité disparue de Pétra

 J. L. Burckhardt et la cité disparue de Pétra

Une cité vermeille, moitié vieille comme le temps

C'est ainsi que la décrit le poète anglais John Burgon.

Pendant plus de huit siècles, Pétra fut considérée comme une cité perdue et personne ne semblait connaître son emplacement. On la crut disparue pendant près de mille ans. Certains allèrent même jusqu'à douter qu'elle ait jamais existé. L'antique cité nabatéenne semblait avoir disparu à jamais. En réalité, seules quelques tribus bédouines gardaient jalousement le secret de son emplacement. Jusqu'au jour où un jeune orientaliste suisse de vingt-huit ans la découvrit à nouveau. 

L'histoire de cette cité est étroitement liée à celle des Nabatéens, ce peuple de marchands qui, au quatrième siècle avant notre ère, en fit la renommée par le commerce des épices et des tissus précieux. La ville se trouvait alors à proximité d'une importante voie commerciale reliant l'Egypte à la Syrie, et le Sud de l'Arabie à la Méditerranée. Son emplacement stratégique en fit une cité prospère et un important centre commercial entre le cinquième siècle avant notre ère jusqu'au troisième siècle de celle-ci. Selon l'historien romain Flavius Josèphe, la ville s'appelait autrefois Reqem, ce qui signifie "la rouge", probablement à cause de la couleur rougeâtre de sa roche. On retrouve là une allusion claire et directe au peuple d'Edom, qui vécut dans ces montagnes avant que les Nabatéens ne s'en emparent. Le rapprochement est facile quand on sait que le mot "edom" peut se traduire par "rouge" ou "roux". Le nom de Pétra, qui en grec signifie "rocher", lui fut donné vers l'an 312, lorsque les armées d'Alexandre le Grand envahirent le Proche-Orient. Mais bien avant que le célèbre conquérant ne pénètre sur son territoire, le prophète Abdias, proclamant son message au peuple d'Edom, s'adressait déjà à celui qui "demeure dans les creux du rocher". Rochers dans lesquels de magnifiques tombes, ainsi que des salles de banquet, furent creusées à même le grès, ce qui fait de ce lieu un site incomparable. "La ville avait commencé à sortir du rocher", écrira un romancier jordanien. L'effet produit sur les visiteurs du lieu demeure le même depuis des siècles. La grandeur majestueuse de cette cité si longtemps disparue ne pouvait qu'impressionner tant le conquérant d'hier que le touriste d'aujourd'hui. 

Si la Bible fait explicitement mention de la cité de Pétra, c'est sous le nom de Sélà (Juges 1:36). Appelée également "Joktheël dans le deuxième livre des Rois (2 Rois 14:7), lorsque le roi de Juda Amatsia s'en empareLe dernier roi des nabatéens fut vaincu par l'empereur romain Trajan en l'an 106 de notre ère. Pétra, qui est aujourd'hui sur le territoire jordanien, se trouve au cœur d'une région appelée Wadi Moussa* puisque, selon la tradition coranique, c'est là que Moïse frappa le rocher dont il sortit de l'eau. L'explorateur dira d'ailleurs : "Il semble très probable que les ruines du Wadi Moussa soient celles de l'antique Pétra". Un château croisé y avait été bâti au douzième Siècle, mais il ne put résister aux offensives des armées de Saladin. Après cela, la cité tomba dans l'oubli jusqu'à ce qu'un jeune aventurier ne la redécouvre à nouveau.
 


Une cité prospère 

Johann Ludwig Burckhardt est né à Lausanne en 1784, dans une riche famille de marchands de soie de Bâle. Le jeune homme poursuit ses études en Allemagne puis, en 1806, part  pour l'Angleterre étudier l'arabe à Cambridge. En 1809, le jeune orientaliste se rend en Syrie afin d'y parfaire sa pratique de l'arabe. Il y étudie le droit religieux islamique et change son nom en Ibrahim Ibn Abdullah. Il visite également le Liban et l'Arabie. En Août 1812, usant d'un subterfuge, prétextant offrir un sacrifice sur la tombe d'Aaron, Burckhardt, qui a réussi à se faire passer pour un pèlerin, parvient à convaincre un bédouin de le conduire à Pétra. Le jeune orientaliste n'ose trop s'attarder sur les lieux car il craint d'être pris pour un espion. Le proche-Orient du dix-neuvième siècle est très loin de celui que nous connaissons aujourd'hui. Burckhardt ne peut s'attarder car cela éveillerait des soupçons de la part des Bédouins sur sa véritable identité. Mais la nouvelle de sa découverte se répand très rapidement dans les cercles scientifiques en Europe.

Des expéditions s'organisent dès 1818 et les premières missions archéologiques commencent à étudier la vallée en 1828. Comparativement, Champollion entame ses études de langues orientales à Paris en 1807 et ne déchiffre les premiers hiéroglyphes qu'en 1821. Les régions que va traverser J. L. Burckhardt sont inhospitalières, dangereuses pour un européen isolé. Le jeune aventurier est néanmoins le premier européen depuis le douzième siècle à fouler le sol de l'antique cité nabatéenne. Il se peut que J. L. Burckhardt, issu d'une famille de marchands de soie, ait entendu parler de Pétra comme d'un lieu où l'on faisait le commerce de tissus précieux. Cette caractéristique de la cité commerçante a peut-être aiguisé la curiosité du jeune explorateur et son intérêt pour l'antique cité nabatéenne.

Dans le Nouveau Testament

S'il est fait mention de Pétra dans l'Ancien Testament, il est également fait allusion au peuple nabatéen dans le Nouveau. Ainsi, il est écrit : "A Damas, le gouverneur du roi Arétas faisait garder la ville des damascéniens pour se saisir de moi..." (2 Cor. 11:32, 33). L'apôtre fait ici allusion à un événement survenu peu de temps après sa rencontre avec Yeshoua Ha Massiah, le Seigneur Jésus Christ, sur la route de Damas (Act. 9:3 à 8). Le "roi Arétas" mentionné dans ce texte de la deuxième Épître aux Corinthiens a été identifié comme le roi Arétas IV, qui a régné sur le royaume nabatéen de l'an 3 avant notre ère à l'an 40 de celle-ci, ayant Pétra pour capitale, et dont le territoire englobait le Sud de la Syrie, la Jordanie actuelle, le Néguev israélien, la péninsule du Sinaï, certaines zones orientales du désert égyptien et la partie ouest de l'Arabie Saoudite moderne.

Le commerce des produits de luxe a permit à ce royaume d'amasser de grandes richesses et c'est sous le règne d'Arétas IV que le royaume nabatéen attint son apogée dans les domaines commerciaux, artistiques, et culturels. La ville de Pétra comptait alors plus de vingt cinq mille habitants. Hérode le grand, qui régna de l'an -4 à l'an 39, épousa une fille d'Arétas IV avant de se séparer d'elle pour épouser Hérodiade, la femme de son demi-frère. C'est contre cette union que Jean le Baptiste s'était érigé (Mc 6:18), ce qui lui valut d'être fait décapiter par Hérode. Arétas et Hérode se disputaient alors un territoire appelé Gamalitique. Le roi Arétas fit de ce divorce un motif de guerre. D'après Flavius Josèphe (Antiquités 18. 5.2), l'armée d'Arétas le Nabatéen décima une grande partie de celle d'Hérode le Grand, ce qui fit penser à beaucoup de juifs que cette défaite était une punition de Dieu en raison de l'exécution de Jean le Baptiste. L'empereur romain Trajan annexa le vaste territoire nabatéen à son empire, s'appropriant ainsi les routes commerciales dont les tribus bédouines avaient longtemps conservé le monopole.
 


Quelques siècles après avoir été conquise par les légions de Rome, la prospère cité de Pétra finira par être absorbée dans l'immense empire ottoman. Vidée de ses habitants, elle deviendra un lieu d'hivernage pour les bédouins. La cité d'Edom, la ville prospère, tomba dans l'oubli pendant près de mille ans, jusqu'à ce qu'un jeune aventurier lui redonne son prestige d'antan. Après sa prodigieuse découverte, Burckhardt poursuivit ses voyages. Il se rendit au Caire où il mourut des suites d'une dysenterie le 15 octobre 1817. Il avait trente-trois ans. Sans lui, la cité de Pétra serait demeurée longtemps encore une cité perdue.

La roche rose de la vieille cité nabatéenne n'eut longtemps comme seuls visiteurs que quelques familles bédouines, venues épisodiquement s'y réfugier avec leurs maigres troupeaux. Aujourd'hui, elle a retrouvé son antique fonction commerciale. Celle qui fut autrefois une plaque tournante du commerce entre l'Orient et l'Occident est entrée dans une nouvelle ère, celle du tourisme.
 

Le Siq, étroit défilé permettant d'accéder au site de Pétra

 


La pierre rose de Pétra témoigne silencieusement de ces antiques événements qui se déroulèrent autrefois dans cette partie du monde. Pétra se trouve aujourd'hui sur le territoire jordanien et la beauté de son site attire chaque année plusieurs centaines de milliers de visiteurs et de touristes. La première chose que voit le visiteur lorsqu'il s'en approche après avoir suivi le Siq, ce défilé étroit à travers la roche, c'est le Khazneh (le trésor), l'immense façade de ce qui fut peut-être autrefois un palais. Au dix-neuvième siècle, l'écossais David Roberts immortalisera la cité de Pétra par ses célèbres dessins. Un siècle plus tard, un autre dessinateur, Hergé, s'inspirant des travaux de Roberts, introduira la cité de Pétra dans l'une de ces célèbres bandes dessinées. Aujourd'hui, le royaume hachémite est une destination très prisée par le tourisme. 

Avec Pétra, c'est toute une civilisation qui est réapparue.

Notes

*Moussa est le nom arabe de Moïse.

JiDé

Vidéo ci-dessous, visite en drone du site de Pétra.

 J. L. Burckhardt et la cité disparue de Pétra
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