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Samson et la trame de son destin

Samson et la trame de son destin

Samson et Dalila. Un homme et une femme, une histoire, un drame.

Le personnage de Samson, sa vie, son enfance, ses combats et ses luttes ont déjà été largement abordés et décrits dans les trois articles qui précèdent celui-ci*. Dans ce présent article, je m'attarderai plus particulièrement sur quelques détails qui passent généralement inaperçus tant leur mention peut passer pour totalement secondaire, et pourtant... Dans les Ecritures, rien n'est laissé au hasard. Dans le texte biblique, un élément, un mot, une lettre, une ponctuation même, peut fournir un élément significatif pour la compréhension du texte biblique. En relisant ce texte, un élément a attiré mon attention. La présence d'un objet. Un objet qui donne peut-être une indication sur l'une des activité de Dalila, autre que celle du commerce de ses charmes. Mais cet objet va jouer un rôle dans le dévoilement du secret de Samson. Cet objet, c'est un métier à tisser. 

Le fil de l'histoire

Samson, aveuglé par l'amour qu'il porte à sa maîtresse, ne voit pas que celle-ci cherche, par tous les moyens, à causer sa perte. Dalila est une courtisane. Elle a été embauchée par les ennemis jurés de Samson pour lui extirper le secret de sa force. Par trois fois, Samson feint de fournir à Dalila ce fameux secret, mais ses mensonges exaspèrent l'intrigante qui se fatigue. Lui, croit se livrer à un jeu entre amoureux. Il ne tardera pas à le lui confier. Il va lui parler de "cordes fraîches" et de "cordes neuves" par lesquelles il pourrait être lié. Dalila, pensant avoir obtenu ses aveux, va s'empresser d'en lier Samson qui, lui, pense être l'objet de l'un de ces "jeux" entre amants. "Les Philistins sont sur toi, Samson !" s'écrie t-elle. Bien sûr, il n'y a personne. Si les Philistins s'étaient jetés sur lui la première fois, il n'aurait plus jamais fait confiance à Dalila. Alors, Samson se prête à nouveau au jeu. Les cordes, qu'elles soient neuves ou fraîches, ne sont pour lui que des brindilles. Sa musculature en vient à bout avec la plus grande facilité. Il aime démontrer sa force, sans en révéler le secret. "Mais... il est là mon secret. C'est que je suis un homme fort ! Voilà tout !". A quoi Dalila de lui répondre : "Allons, Samson ! Ne me raconte pas d'histoire ! Il y a un secret ! Tu dis que tu m'aimes et tu ne veux même pas me le révéler ?... Non, tu ne m'aimes pas !" (Juges 16:15). Et à force d'insistance, celle dont le nom signifie à la fois "faiblesse" et "coquette" va l'amener, peu à peu, à lui donner ce qu'elle veut obtenir. "Dalila dit à Samson : Jusqu'à présent tu t'es joué de moi, tu m'a dis des mensonges. Déclare-moi avec quoi il faut te lier". Sentant l'irritation de sa concubine, soumis à ce que l'on pourrait considérer comme un chantage affectif, Samson va se livrer en partie. Il va lui fournir des indications, mais sans toutefois tout lui avouer. Pas encore !...

Un tissu de mensonge

Il dit : "Tu n'as qu'à tisser (arag) les sept tresses de ma tête avec la chaîne du tissu. Et elle les fixa avec la cheville". 

"Arag" : tisser, tresser, étoffe". Dans un sens figuratif, il signifie "intrigue"

Cette nouvelle proposition de Samson, en réponse au harcèlement dont il est l'objet, pourrait ne paraître qu'une boutade, une provocation supplémentaire. Mais Samson soupçonne sa compagne. Ses questions appuyées commencent à l'interroger sur ses motivations. Ésaïe dira plus tard : "Ils s'appuient sur des choses vaines et disent des faussetés, ils conçoivent le mal et enfantent le crime. Ils couvent des œufs de serpents. Ils tissent des toiles d'araignée. Celui qui mange de leurs œufs meurt, et si l'on en brise un, il en sort une vipère. Leurs toiles ne servent pas à faire un vêtement, et ils ne peuvent se couvrir de leur ouvrage. Leurs œuvres sont des œuvres d'iniquité et les actes de violence sont dans leurs mains"" (Ésaïe 59:5, 6). Ésaïe fait ici un jeu de mots entre la toile d'araignée et la toile tissée qui sert de piège. Le métier à tisser, dans la maison de Dalila, ne tissait pas que du tissu. Il servait également à ourdir ses intrigues. En cela, la langue française rejoint le sens du texte en ce que le mot "ourdir" peut tout aussi bien signifier : "préparer le fil de la chaîne avant le tissage", que : "tramer, comploter, nouer, projeter, manigancer"

L'allégorie est riche de sens. Le mot "arag" (tisser, étoffe) a donné le mot "ereg" (navette, métier à tisser). Ainsi, il est dit de Samson qu'il "arracha la cheville, la navette et la chaîne de tissage". Mais le mot "ereg" a également un sens figuré puisque Job le compare à la course de ses jours. Il écrit : "Mes jours sont plus rapides que la navette (ereg) du tisserand, dit-il, ils s'évanouissent. Plus d'espérance" (Job 7:6). Le roi Ézéchias utilisera la même métaphore lorsque, à l'agonie, il dira : "Je sens le fil de ma vie coupé comme par un tisserand (arag) qui me retrancherait de sa trame" (Ésaïe 38:12).

Le jeu amoureux prend une drôle de tournure. Les cordes fraîches et neuves n'étaient pour lui qu'une broutille. Cette fois, pour se dépêtrer, il a fallu mettre le métier à tisser en pièces. Mais Dalila ne cesse de le presser de question.  

Comme je l'ai dit plus haut, le mot "ourdir" possède un double sens qui définit à la fois la préparation du tissage tout comme le projet, le complot manigancé. Telle l'araignée qui tisse sa toile pour capturer sa proie, Dalila avait "tramé" ses manigances. Elle tissait, autour de Samson, un piège dont il ne pourrait plus s'extirper. 

Le mot "trame", de par ses diverses définitions, donne tout le relief de notre récit. Il signifie premièrement un ensemble de fils passant transversalement sur un métier à tisser pour former un tissu. Et en cela, on retrouve ce qui devait être une activité rémunératrice de Dalila lorsqu'elle ne faisait pas usage de ses charmes. Mais il peut également signifier un fond sur lequel se détachent les événements décrits (dans un récit, un roman…). La trame devient alors la structure sur laquelle se construit le canevas. En informatique, on parle d'un "paquet d'information". C'est ce dont Dalila veut s'emparer. Mais c'est également ce que le texte nous fournit par le vocabulaire spécifique utilisé. En urbanisme, on parle de "trame humaine" ou de "tissu urbain" qui permettent de faire des estimations quant à la densité de population et ses divers moyens de communication. Cette dernière définition va nous introduire dans un autre aspect, peut-être tout à fait inattendu de ce récit. Mais avant d'aborder ce sujet particulier, il me faut tout d'abord évoquer une autre trame, celle de l'existence. 

Au fil de l'existence

J'avais mentionné, plus haut, les paroles de Job qui comparait le cours de sa vie à la navette d'un tisserand, ainsi que la réflexion du roi Ézéchias, agonisant, qui, sentant sa fin approcher, dira : "Je sens le fil de ma vie coupé comme par un tisserand qui me retrancherait de sa trame". Les auteurs bibliques, tout comme nos contemporains, utilisent cette métaphore pour parler de l'être humain qui vit, qui existe, mais qui va également mourir. Et nous savons que la trame de notre récit va conduire Samson à son funeste destin. Mais il est un texte qui, au contraire, parle de l'homme et de sa conception. 

"​​​​​​C'est toi qui a formé mes reins, qui m'a tissé (sawkak) dans le ventre de ma mère. Je te loue de ce que je suis une créature si merveilleuse. Tes œuvres sont admirables et mon âme le reconnait bien. Mon corps n'était pas caché devant toi lorsque j'ai été fait dans un lieu secret, tissé dans les profondeurs de la terre. Quand je n'étais qu'une masse informe, tes yeux me voyaient. Et sur ton livre étaient tous inscrits les jours qui m'étaient destinés, avant qu'aucun d'eux n'existât" (Psaume 139:13). La version Darby offre une petite variante qui n'est pas dénuée d'intérêt : "Tu m'as tissé dans le ventre de ma mère… j'ai été fait dans le secret, façonné comme une broderie" (Psaume 139:13, 15, Darby). Le mot "façonné" (raqam) est effectivement une broderie ou un ouvrage brodé. Le psalmiste compare la conception in-utero à un ouvrage d'art. 
 


Il avait été dit à la femme de Manoach, futur père de Samson : "car tu vas devenir enceinte et tu enfanteras un fils... cet enfant sera consacré à Dieu dès le ventre de sa mère" (Juges 13:5). Tous les jours de la vie de Samson étaient inscrits dans le Livre. Jusqu'à ce jour fatidique où il entraîna avec lui, dans sa mort, les Philistins qui étaient présents dans le temple de Dagon. 

Le mot "Tissé" (sawkak) signifie "protéger, voiler, enclore, entourer", mais aussi "tisser ensemble". On retrouve donc l'idée de quelque chose qui est "fabriqué à l'intérieur". Si Job et Ézéchias parlaient d'une fin prochaine, d'une vie qui s'achève, le Psaume 139 parle de la vie qui se tisse lentement dans le ventre de la mère. Ce "fil de l'existence" arrivant à son terme, la bobine étant totalement déroulée, celui-ci va bientôt se briser. Comme le dit l'Ecclésiaste : "que le cordon d'argent se détache" (Ecclésiaste 12:6). Par cela, on touche à la source de l'être, à son intériorité, à son intimité. Tout le récit de la relation de Samson et Dalila va se dérouler "à l'intérieur" de la demeure de celle-ci et relate leur intimité. Une relation pourtant tissée dans l'intrigue et dans la confiance bafouée. Le métier à tisser de Dalila ne servait pas seulement à fabriquer des tissus (peut-être avait-elle aussi un talent particulier pour créer des tissus précieux). Comme le dit Ésaïe : "Leurs toiles ne servent pas à faire un vêtement, et ils ne peuvent se couvrir de leur ouvrage. Leurs œuvres sont des œuvres d'iniquité et les actes de violence sont dans leurs mains" (Ésaïe 59:5, 6). Dalila avait attaché les tresses de Samson à son métier à tisser. Il s'en tira une fois de plus, mais au prix de dégâts considérables. Ce métier à tisser peut présenter un intérêt particulier quand on s'y attarde un peu. 

Un étrange métier

Le texte nous dit que Samson se réveilla et qu'il "arracha la cheville, la navette et la chaîne de tissage (ha masseket)" (Juges 16:14). Dalila lui ayant, sur ses propres conseils, attaché, tissé les tresses de ses cheveux avec la "chaîne du tissu (masseket)" (Juges 16:13). 

Le mot "masseket" vient du mot "nassak", dans le sens "d'étendre". Ce mot "nassak" n'apparaît qu'une seule fois dans l'Ecriture. Dans le livre du prophète Ésaïe, il est écrit : "et sur cette  montagne, il anéantit le voile qui voile tous les peuples, la couverture qui couvre (nassak) toutes les nations" (Ésaïe 25:7). Ésaïe parle ici d'un "voile qui voile tous les peuples" et d'une "couverture qui couvre toutes les nations". Serait-il en train de nous dire que la surface de la Terre serait comme "recouverte" de quelque chose qu'il comparerait à un "voile" ou à une "couverture" ? On est ici sur une toute autre échelle. Une échelle bien plus grande, qui dépasse largement le cadre dans lequel se déroule l'histoire de Samson et Dalila. Mais comme nous allons le voir plus loin, cet épisode biblique vient trouver sa place dans ce "maillage" qui couvre "tous les peuples et toutes les nations", y compris les peuples hébreu et philistin.  

Je m'arrête un instant sur ce verset d'Ésaïe car il va présenter un élément important pour la suite. Ce verset présente une construction littéraire hébraïque que l'on appelle, en herméneutique, un parallélisme antithétique. Deux phrases expriment une idée semblable mais deux cas de figures différents. D'une part, "le voile et la couverture" de l'autre, "les peuples et les nations". La différence entre un voile et une couverture permet de comprendre que l'auteur distingue également "peuples" et "nations" (Genèse 10:20). L'on pourrait penser que ces deux termes sont synonymes dans la pensée de l'auteur, mais il n'en est rien. Si tel avait été le cas, nous aurions une autre forme littéraire appelée "parallélisme synthétique" (une même idée présentée sous deux formes différentes). Mais il nous faut tenir compte, ici, de la différence entre ces deux termes. Nous avons, dans le chapitre 10 de la Genèse (Genèse 10:5), ce que les Sages d'Israël ont appelé "la Table des Nations". Il y en a soixante-dix. De ces nations fondatrices sont nés les peuples, peuplades, tribus, ethnies, pays (dont les frontières ont toujours été fluctuantes), les empires etc... L'Ecriture différencie, par exemple, les nations issues de Cham (Genèse 10:20), dont le peuple philistin, et celles issues de Sem (Genèse 10:31), dont est originaire le peuple hébreu. Les nations fondatrices demeurent telles qu'elles furent au Commencement. Les peuples migrent, changent de nom, de frontières, de territoires. Les nations demeurent. Lorsque Ésaïe parle de "peuples" et de "nations"il parle de ce qui est fluctuent et de ce qui demeure toujours. Ce sont deux approches différentes de ce "tissu urbain" qui constitue l'humanité d'hier et d'aujourd'hui. "Tissu urbain" qui nous ramène à cet "étrange métier" qu'est ce "masseket", ce métier à tisser. "Masseket" présente également une étrange similitude avec un autre mot qui lui est presque semblable et qui, en hébreu, s'écrit de la même façon, à une lettre près. Ce mot, c'est "massekah".

"Massekah"c'est à la fois une idole en fonte (Ésaïe 42:17) et "une couverture" (Ésaïe 25:7), ou "une alliance" (Ésaïe 30:1) qui va à l'encontre de la volonté de Dieu . Dans cet ordre d'idée, Ésaïe parle de l'or "dont les idoles sont revêtues (massekah)" (Ésaïe 30:22). Nous avons donc ici une similarité entre la chaîne de tissage (masseket) et une idole en fonte (Massekah). Le mot "massekah" apparaît vingt-huit fois dans les Ecritures. A vingt-six reprises, il désigne une idole ou une image en fonte. C'est donc sa signification principale. Le peuple philistin, dont fait partie Dalila, est un peuple profondément idolâtre, et c'est dans le temple de l'un de leurs principaux dieux que périra Samson. Temple dans lequel se trouvait une statue du dieu Dagon, l'homme-poisson (Juges 16:23, 24). Mais en quoi le métier à tisser de Dalila serait-il en lien avec cette forme particulière d'idolâtrie ? 

Une couverture sur les nations

Ésaïe parle donc d'une idole en fonte qui "couvre les nations". Le prophète semble vouloir nous dire qu'une forme d'idolâtrie aurait une incidence, un ascendant sur ces soixante-dix nations qui constituent le "tissu urbain" de la race humaine. Mais plus encore, il affirme que "sur cette montagne, (L’Éternel des armées) anéantit le voile... la couverture...". Dieu détruirait donc quelque chose qui aurait été tissé et tendu au dessus des peuples et des nations. La similitude entre les mots "masseketh" (la chaîne de tissage) et "massekah" (l'idole en fonte) révélerait donc la présence de ce voile de ténèbres au dessus de nos têtes. Nous savons pourtant que les idoles n'ont aucun pouvoir. Elles ne peuvent "ni voir, ni entendre, ni marcher" (Apocalypse 8:20). Paul dira : "Que dis-je donc ?... Qu'une idole est quelque chose ? Nullement !" (1 Corinthiens 10:19). Il ira jusqu'à affirmer : "Nous savons qu'il n'y a point d'idole dans le monde et qu'il n'y a qu'un seul Dieu" (1 Corinthiens 8:4). Les apôtres contrediraient-ils les affirmations du prophète Ésaïe ? Absolument pas ! Ce qu'affirment aussi bien l'apôtre Paul que l'apôtre Jean, c'est que l'objet n'est rien en soi. C'est ce que celui-ci représente qui constitue une menace et un danger. C'est pourquoi l'apôtre Paul affirme ailleurs : "Nous n'avons pas à lutter contre la chair et le sang mais contre les dominations, contre les autorités, contre les princes de ce monde de ténèbres, contre les esprits méchants dans les lieux célestes" (Ephésiens 6:12). Contre tout ce monde de ténèbres que l'homme vénère au moyen de ces idoles auxquelles il attribue un quelconque pouvoir. Et la statue qui trônait dans le temple de Dagon, la divinité philistine, était l'une d'entre elles. Mais alors, ce voile, cette couverture, tendus au dessus des peuples et des nations ?... Se trouvent bien évidemment dans ces "lieux célestes" dont parle l'apôtre. Là où interagissent, par l'intermédiaire de l'idolâtrie, "les dominations, les autorités, les princes de ce monde de ténèbres, les esprits méchants". 

Il avait été dit à la future mère de Samson : "C'est lui qui commencera à délivrer Israël de la main des Philistins" (Juges 13:5). Certes, Samson accomplit, de son vivant, des hauts faits de guerre. Mais son vrai combat dépassait, et de très loin, ces victoires sur ses ennemis. A travers Samson, Dieu avait commencé à déchirer le voile qui demeurait sur le peuple d'Israël. 

 

JiDé

 

Notes 

*"Samson et la période des Juges", "Samson, une enfance, une vie, une destinéeet "Samson et Dalila, un homme sous influence", les trois articles qui précèdent celui-ci. 

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