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Et les fils d'Israël descendirent en Egypte

Et les fils d'Israël descendirent en Egypte

Nombre de commentaires ont été écrits sur le livre de l'Exode, et celui-ci se veut être dans la continuité du livre de la Genèse. Cependant, plus de quatre siècles séparent la mort de Joseph de la naissance de Moïse. Que s'est-il passé entre-temps ? Cette période représente une époque charnière dans l'Histoire du peuple Hébreu. Un changement de dynastie sur le trône de l'Egypte va totalement changer le cours des choses ainsi que le sort de ce peuple, issu de la postérité de Jacob et de ses fils. C'est sur cette période intermédiaire que j'ai choisi de me pencher. Les événements qui s'y sont déroulés apportent une lumière nouvelle sur la suite du récit.

Une famille nombreuse

Le livre de l'Exode débute par ces mots : "Voici les noms des Fils d'Israël, venus en Egypte avec Jacob et la famille de chacun d'eux". Viennent ensuite les noms des onze fils de Jacob qui l'accompagnaient : "Ruben (l'aîné), Siméon, Lévi et Juda. Issacar, Zabulon et Benjamin. Dan et Nephtali, Gad et Asher. Les descendants de Jacob étaient, en tout, soixante-dix personnes" (Exode 1:1 à 5). Ce n'est qu'après avoir fait le décompte du clan de Jacob que l'auteur du récit ajoute : "Et Joseph était en Egypte".  Joseph avait, lui, également deux fils : Ephraïm et Manashé. Tous ignoraient ce qu'il adviendrait, quatre siècles plus tard, de leur descendance. 

Lorsqu'on se penche attentivement sur ces quelques lignes du récit biblique, plusieurs choses transparaissent de ce qui est des relations fraternelles entre ces onze hommes. La première chose est que chacun d'entre eux est déjà père et chef d'une maison familiale. Ensuite, nous voyons que des affinités rapprochent les uns d'avec les autres. "Ruben, Siméon, Lévi et Juda" sont ensemble. Tous fils de Léa. "Issacar, Zabulon et Benjamin". Issacar et Zabulon sont très proches. Ils forment un binôme (Deutéronome 33:18). Ils se sont adjoints Benjamin, fils de Rachel (défunte épouse de Jacob) dont le frère aîné, Joseph, "était en Egypte". Viennent ensuite "Dan et Nephtali". Ceux-ci sont sont fils de Bilha, servante de Rachel. Et enfin, "Gad et Asher", les fils de Zilpa, servante de Léa. Et le récit se poursuit ainsi : "Les personnes issues de Jacob étaient au nombre de soixante-dix en tout" (verset 5). "Soixante-dix personnes" : les onze fils de Jacob et ses cinquante-neuf petits-fils, à qui s'ajoutent les épouses de ses fils. Léa n'était pas avec eux. Jacob l'avait enterrée dans le sépulcre de Macpéla, où reposaient déjà avant elle Abraham, Sara, Isaac et Rebecca (Genèse 49:30, 31).

Les fils de Léa, leurs épouses et leurs enfants, formaient un groupe de trente-trois personnes (Genèse 46:15). Ruben eut quatre fils (Genèse 46:9 - Exode 6:14). Siméon en eut six (Genèse 46:10). Lévi, trois, mais non des moindres (46:11). Juda eut cinq fils mais les deux aînés moururent en Canaan (46:12). Issacar en eut quatre (46:13). Zabulon, trois (46:14).

Les fils de Zilpa, servante de Léa, leurs épouses et leurs enfants formaient, eux, un groupe de seize personnes (Genèse 46:18). Gad, fils de zilpa, servante de Léa, eut sept fils (46:16). Son frère Asher, cinq, et deux petits-fils (46:17).

Rachel, décédée en couche alors qu'elle venait de mettre au monde Benjamin, fut enterrée "sur le chemin d'Ephrata qui est Bethléem" (Genèse 35:18, 19 - 48:7). Elle eut deux fils et douze petits-fils. Les fils de Benjamin furent au nombre de dix. Contrairement à l'image que l'on se fait généralement de Benjamin, celui-ci n'était pas le "petit jeunot" que l'on imagine. Il avait déjà dix garçons (Genèse 46:21), auxquels s'ajoutent les épouses et les enfants de ceux-ci. Dix petits-fils que Rachel ne connut malheureusement pas. Moïse, avant de mourir, prononcera une belle bénédiction sur Benjamin. Il dira : "C'est le bien-aimé de l'Eternel, il habitera en sécurité auprès de lui. L'Eternel le couvrira toujours et résidera entre ses épaules" (Deutéronome 33:12). Joseph et ses fils étant en Egypte, ils ne font pas partie du décompte (Genèse 46:19).

Bilha, servante de Rachel, eut deux fils et cinq petits-fils. Le premier, Dan, eut un fils (46:23) et Nephtali, quatre (36:24). Sept personnes sont issues de Bilha, servante de Rachel (46:25)

Tous ceux-là sont de la postérité de Jacob. L'auteur du livre de Ruth écrira plus tard de Léa et Rachel qu'elles ont bâti la maison d'Israël (Ruth 4:11).  
 


Pour parler de la postérité du Patriarche, le texte hébreu utilise une formulation particulière : "kal nephesh yosê yerek yaacov", que l'on pourrait traduire par "tout être qui sortait de la cuisse de Jacob" (Exode 1:5). Le mot "yarek" signifie "cuisse, reins, côté (le côté où l'on porte l'épée). Les "reins", c'est "le lieu de la procréation". Le mot est généralement traduit par "cuisse, hanche, ventre, côté" ou encore "être issu de". Il est intéressant de noter que la postérité masculine est associée au fait de porter l'épée. Job dit : "S'il a des fils en grand nombre, c'est pour le glaive" (Job 27:14). Et le psalmiste dit également, comparant des "fils" à des flèches dans un carquois : "Heureux l'homme qui a rempli son carquois, ils ne seront pas confus quand ils parleront avec des ennemis à la porte (de la ville)" (Psaume 127: 5). "Yarek" est également l'endroit où Jacob fut frappé par l'ange lors de son combat (Genèse 32:25 à 32). On peut donc en déduire que Jacob et ses fils représentaient, en quelque sorte, une "force guerrière", bien que celle-ci puisse paraître bien inoffensive face à la puissance de l'Egypte. Mais la suite du récit va démontrer que ces soixante-dix personnes n'étaient que les prémices d'un peuple nombreux qui allait bientôt faire trembler l'Egypte. 

Un peuple nombreux 

C'est la présence de Joseph (Yossef de son vrai nom) qui permit à Jacob de venir s'installer en Egypte. La Bible ne mentionne pas le nom du Pharaon qui était au pouvoir à cette époque, mais il se peut fort bien que le Pharaon qui était sur le trône d'Egypte lorsque Jacob et ses fils vinrent s'y installer fut de la dynastie des Hyksos, un peuple sémite qui avait conquis le Nord de l'Egypte. Une parole du Pharaon qui les reçoit vient conforter cette opinion. Il dit à Jacob : "Vous pourrez habiter le pays de Goshen car tous les bergers sont en abomination aux égyptiens" (Genèse 46:34). La mansuétude du Pharaon à l'égard de ce peuple de bergers alors que, de son propre aveu, les égyptiens les abhorrent, ne peut que laisser supposer que ce Pharaon était bien d'origine sémitique et non égyptienne. 

Selon l'égyptologue et historien Youri Volkhine, le mot grec "hyksos" correspondrait à l'égyptien ancien "héqa khasout" (chefs de pays étrangers). Cette appellation générique désignerait des peuples sémitiques venus d'Asie. Il ne désignerait pas une ethnie particulière, mais plutôt des peuples étrangers qui auraient envahi l'Egypte à une époque où son pouvoir aurait été affaibli. Ils prirent le pouvoir, adoptèrent les mœurs égyptiennes ainsi que l'écriture hiéroglyphique. Ils n'en demeuraient cependant pas moins, aux yeux des Égyptiens de souche, des envahisseurs étrangers. Ces hyksos étant sémites, tout comme Jacob et les membres de son clan, ils accueillirent facilement les hébreux dans un territoire où les autochtones leur étaient supérieurs en nombre. La signification du mot "yarek" prend ici du sens. Les hommes du clan de Jacob, portant l'épée au côté, représentaient une force non négligeable, même s'ils n'étaient encore que fort peu nombreux. Mais cela allait bientôt changer.  

"Et ils... vinrent en Egypte, Jacob et toute sa descendance (zera) avec lui" (Genèse 46:6, Darby). "Zera" peut se traduire par "semence, graine, semailles, temps des semailles", mais aussi par "descendants, sperme, postérité, enfant". "Les fils d'Israël fructifièrent, pullulèrent, se multiplièrent et devinrent de plus en plus forts : le pays en était rempli" (Exode 1:7). Cette phrase dénombre cinq étapes qui amenèrent "les fils d'Israël" a prendre une importance considérable dans le pays d'Egypte. Mais avant d'aborder ces étapes une par une, il me faut tout d'abord m'arrêter sur cette expression "les fils d'Israël". Elle a en réalité un double sens. Elle désigne d'une part le peuple lui-même, et d'autre part, le nom de celui dont ce peuple est issu. Jacob / Israël. Car voici ce que dit le texte introductif : "Et voici les noms des fils d'Israël venus en Egypte. Ils étaient venus avec Jacob, chacun avec sa famille" (Exode 1:1). "Les fils d'Israël... venus avec Jacob…". De qui sont-ils fils ? D'Israël Ou de Jacob ? Les deux ! Israël, c'est celui qui "a combattu avec Dieu" (Genèse 32:28). Jacob, c'est celui qui les a engendré. Il y a donc, pour la postérité de Jacob, une double filiation. "Les fils d'Israël", ce sont les "fils" de celui qui a "lutté avec Dieu et avec des hommes et qui a été vainqueur". Mais si le texte dit que "les fils d'Israël fructifièrent, pullulèrent, se multiplièrent et devinrent de plus en plus forts" et que "le pays en était rempli", c'est bien de la postérité de "celui qui a lutté avec Dieu" qu'il s'agit. Jacob était boiteux. Il boitait de la hanche (yarek) depuis son combat avec l'ange. Mais il avait été déclaré victorieux par celui qui l'avait combattu. C'est alors qu'il reçut son nom d'Israël (le vainqueur de Dieu). "Le peuple de la hanche" était issu de cet homme-là. Et c'était ce peuple-là qui entrait alors en Egypte. 

"Les fils d'Israël fructifièrent (parah)""Parah" signifie "fécond, prospère, produire, naître, fructifier". En cela, ils obéirent à un commandement de Dieu qui fut donné à Adam et sa femme, et qui était valable pour toute l'humanité (Genèse 1:28). Ce commandement fut répété à Noé et à ses fils après le Déluge (Genèse 9:1, 7). Puis à Abram, qui devint alors Abraham ("Père d'une multitude", Genèse 17:6). Isaac bénit Jacob, son fils, de façon identique (Genèse 28:3). Plus tard, Dieu, parlant à Jacob, lui enjoignit d'être fécond et de multiplier (Genèse 35:11). Jusqu'à ce que "Israël habita dans le pays d'Egypte, dans le pays de Goshen. Ils eurent des possessions, ils furent féconds (parah) et multiplièrent beaucoup" (Genèse 47:27). A la fin de sa vie, Jacob reconnut que Dieu avait effectivement réalisé sa promesse (Genèse 48:4). La descendance de Jacob devint fort nombreuse, ils acquirent des biens et virent leurs affaires prospérer.  
 


"Les fils d'Israël fructifièrent, pullulèrent (sharats)…". Ici, l'auteur se place résolument du point de vue des Égyptiens pour rendre l'effet produit sur la population autochtone face à la multiplication du nombre des Hébreux. Il utilise un terme qui pourrait presque être péjoratif : "Sharats", "grouiller, fourmiller, essaimer". Il désigne, initialement, la multiplication des animaux (Genèse 1:20, 21). Plus particulièrement les reptiles (Genèse 7:21, Lévitique 11:29), comme les lézards (très nombreux en Egypte). Il est également utilisé pour les grenouilles qui envahirent l'Egypte (Exode 8:3). Pour les Hébreux, ce terme sera utilisé pour désigner des animaux impurs dont la consommation de la chair devait être considérée comme une abomination (Lévitique 11:41). Par le choix de ce mot lourd de sens, l'auteur veut souligner l'abjection des Égyptiens, suscitée par les Hébreux. 

"Les fils d'Israël fructifièrent, pullulèrent, se multiplièrent (rabah)…". "Rabah" : "être ou devenir grand, s'accroître, augmenter"Les Égyptiens avaient pu constater que les naissances étaient fort fréquentes chez les Hébreux. Cette croissance démographique nécessita une modification du mode de vie de ce peuple qui était, au départ, éleveur. Le clan familial de soixante-dix personnes s'était transformé en un peuple nombreux. Cela amena un changement et une diversité des tâches et des fonctions. Certains devinrent artisans, beaucoup furent embauchés sur les chantiers de constructions (les Égyptiens étaient de grands bâtisseurs). Les écrits égyptiens nous rapportent que la croissance démographique en Egypte était relativement faible avec une forte dominante féminine. Les égyptiennes accouchaient surtout de filles. C'est peut-être ce type de croissance démographique qui fera dire, plus tard, au Pharaon, lorsque celui-ci ordonnera de faire mourir les enfants mâles des Hébreux : "Si c'est un garçon, faites le mourir, si c'est une fille, laissez-la vivre" (Exode 1:16). Or, la propension des Égyptiens à vouloir bâtir nécessitait une main d'œuvre importante. Dans un premier temps, la croissance démographique des Hébreux fut donc perçue d'un regard favorable. Égyptiens et Hébreux cohabitaient et entretenaient de bonnes relations (Exode 3:22). Mais progressivement, l'équilibre démographique entre les deux peuples cohabitants suscita l'inquiétude des autorités égyptiennes. Cette inquiétude remonta jusqu'au palais.  

"Les fils d'Israël… devinrent de plus en plus forts (méod)". "Méod" signifie "extrêmement, beaucoup, de plus en plus", mais aussi "puissance, force". La croissance démographique exponentielle du peuple hébreu ne fut pas seulement en nombre mais également en force et en puissance, ce qui ne pouvait qu'effrayer les Égyptiens qui se retrouvaient, de plus en plus, en minorité. Ce mot "méod" est utilisé pour parler de la croissance des eaux du Déluge (Genèse 7:19). Les Égyptiens craignirent alors d'être submergés par les vagues de naissances parmi le peuple hébreu. "Le peuple multiplia et devint fort nombreux (Exode 1:20). Ce mot "méod" est utilisé pour trois des plaies qui frappèrent l'Egypte. L'extermination des troupeaux de bétail (Exode 9:3), la grêle (Exode 9:18, 24), et l'invasion de sauterelles (Exode 10:14). Pour les Égyptiens, la croissance démographique des Hébreux fut considérée comme un fléau, au même titre que les plaies d'Egypte qui devaient bientôt s'abattre sur le pays. 

"Les fils d'Israël fructifièrent... le pays en était rempli (malè)" (Exode 1:7). "Malè" : "rempli à ras bord, plénitude, abondance". La population des Hébreux couvrait entièrement le pays. C'est à cette époque qu'un changement survint en Egypte. "Il s'éleva sur l'Egypte un nouveau roi qui n'avait pas connu Joseph" (Exode 1:8). 

Un changement de dynastie  

Ainsi s'acheva la dynastie des Hyksos qui avaient reçus favorablement leurs cousins sémites parmi eux. Les Égyptiens, qui étaient restés fidèles à la dynastie précédente (égyptienne de souche), et qui s'étaient réfugiés dans le Sud du pays, en Haute-Egypte, avaient repris le pouvoir. La tiare royale fut à nouveau posée sur la tête d'un digne descendant des Pharaons. Les Hyksos furent chassés du pays et "il s'éleva sur l'Egypte un nouveau roi". Celui-ci était cependant d'une dynastie plus ancienne que celles de ses prédécesseurs qu'il considérait, lui, comme des envahisseurs et des imposteurs. Ce "nouveau roi" ne "connaissait pas Joseph". Ce dernier étant associé à la dynastie des usurpateurs du trône d'Egypte, son nom ne pouvait aucunement avoir d'incidence sur les décisions prises au palais. Par contre, la présence fort nombreuse des Hébreux dans tout le pays ne pouvait qu'inquiéter le nouveau pouvoir en place. "Il dit à son peuple..." (Exode 1:9). Il est ici question du peuple égyptien. Le choix de cette locution démontre bien la différenciation marquée entre égyptiens et hébreux. Le Pharaon ne s'adresse ici qu'aux égyptiens de souche, marquant ainsi une séparation entre les deux peuples cohabitant en terre d'Egypte. A peine est-il arrivé au pouvoir que déjà il prend des dispositions draconiennes. Il accabla le peuple hébreu de travaux pénibles (Exode 1:11), "mais plus on l'accablait, plus il multipliait" (Exode 1:12). 
 


Le Pharaon "qui n'avait pas connu Joseph" dit : "... empêchons qu'ils ne s'accroissent et que, s'il survient une guerre, ils ne se joignent (venossaf) à nos ennemis" (Exode 1:10). Comme je l'ai souligné plus haut, c'était exactement la raison pour laquelle le Pharaon précédent, de la dynastie des Hyksos, avait accueilli Jacob et son clan. Afin de renforcer sa présence armée. Mais la situation s'est inversée. Le peuple hébreu représente maintenant non plus un allié mais une menace. Un ennemi potentiel à l'intérieur même des frontières. La similitude entre le nom de Joseph et l'objet de la crainte du Pharaon souligne bien la nature du problème. "Qu'ils ne se joignent à nos ennemis (sane)". "Sane" : "haïr, ennemi, être odieux", se traduit généralement par : "ennemi, haïr, prendre en haine, en aversion". Et ainsi : "plus on l'accablait, plus il multipliait et s'accroissait, et l'on prit en aversion (quwts) les enfants d'Israël" (Exode 1:12). Les Égyptiens commencèrent à considérer les enfants d'Israël comme leurs propres ennemis. "Quwts" : détester, ressentir de l'aversion, redouter de façon maladive, abhorrer, ressentir de la crainte". Ce Pharaon ne voulait rien savoir de ce que Joseph avait fait pour le peuple hébreu. Il ne le savait, au contraire, que trop bien. Il est écrit : "melek hadash al mitsraïm aser lo yada èt yossef" (un nouveau roi sur l'Egypte qui n'avait pas connu Joseph". La présence du petit mot "èt" (qui s'écrit avec les lettres aleph tav, respectivement la première et la dernière lettre de l'alphabet hébreu) est significative et permet également de voir un détail qui échappe à la traduction. Selon les Sages d'Israël, ce mot a deux signification. Il peut signifier "il est écrit", ou encore désigner directement le Massiah (Yeshoua est "l'Alpha et l'Oméga" - "l'Aleph et le Tav"). On peut donc comprendre ce texte de deux façons. La première est : "un nouveau roi sur l'Egypte qui n'avait pas connu (ou tenu compte) de ce qui avait été écrit sur Yossef, mais aussi par lui". La deuxième lecture, plus messianique, pourrait être : "un nouveau roi sur l'Egypte qui n'avait pas connu le Massiah ben yossef" (Massiah ben Yossef étant l'un des noms du Massiah). Cette deuxième interprétation nous projette beaucoup plus loin en avant dans le temps. Après la venue de Yeshoua sur la Terre.

La terre d'Egypte est fortement marquée par l'intemporalité. C'est pourquoi les noms des Pharaons ne sont jamais mentionnés, contrairement aux autres nations dont il est fait mention dans les Ecritures. Chaque événement marquant en terre d'Egypte est transposable à une époque ultérieure. Ce Pharaon a projeté sur le peuple d'Israël ses peurs, ses craintes de se voir envahir par un ennemi aussi redouté que haï. Il se peut qu'il n'ait craint une tentative de reprise du pouvoir par les Hyksos qui venaient d'être chassés, avec la complicité des Hébreux dont ils avaient favorisés l’expansion dans tout le pays d'Egypte. Ainsi, lorsque le texte biblique nous dit que ce Pharaon "n'avait pas connu Joseph", cela ne signifie pas qu'il n'ait eu connaissance de son influence. Joseph avait occupé, au palais, des fonctions de vice-roi, et ce pendant quatre-vingt années. La construction des villes de Pithom et Ramsès pour servir de greniers à grains montre qu'il s'est inspiré des travaux de celui-ci. Lorsque ce roi mourut, le peuple d'Israël gémissait encore sous le joug d'une dure servitude (Exode 2:23).  

Naissance d'un libérateur

Comme cela lui avait été annoncé, Joseph ferma les yeux de son père Jacob. Puis, Joseph mourut à son tour, le premier de tous ses frères. Ainsi, il est écrit : "Joseph mourut, âgé de cent dix ans" (Genèse 50:26), et : "Joseph mourut ainsi que tous ses frères et toute cette génération-là" (Exode 1:6). Et de même qu'il y eut une période intermédiaire entre Genèse 50:26 et Exode 1:6, il y en eut une autre entre Exode 1:6 et Exode 1:8. Pendant cette période intermédiaire, "les enfants d'Israël furent féconds et multiplièrent, s'accrurent et devinrent de plus en plus puissants, et le pays en fut remplis" (Exode 1:7). Joseph put jouir de la présence de sa famille autour de lui pendant environ soixante-dix années. Il connut ses descendants jusqu'à la troisième génération après Ephraïm, son fils (Genèse 50:23). Tous ignoraient encore que, de la descendance de Lévi, naîtrait, un jour, un enfant mâle qui survivrait à un massacre, un ignoble infanticide, et que c'est lui qui conduirait le peuple hors d'Egypte. En attendant, la montée au pouvoir de ce nouveau roi n'annonçait rien de bon. Le vent avait tourné. Leurs protecteurs avaient été chassés du pays et l'aversion que les Égyptiens éprouvaient pour les Hébreux se faisait chaque jour sentir un peu plus. Bien qu'ils constituent une main d'œuvre indispensable à la réalisation de leurs édifices, les Hébreux représentaient, pour les Égyptiens, une menace constante.

Les Égyptiens profitèrent de cette main-d'œuvre à disposition, mais malgré le fait qu'ils aient été réduits en esclavage, le nombre des Hébreux ne cessait d'augmenter. Les Égyptiens éprouvèrent alors pour eux une profonde abjection. Les Hébreux furent soumis à des travaux éreintants, la charge de travail ne cessant d'augmenter (toute ressemblance avec notre époque moderne ne serait que purement fortuite). "Alors les Égyptiens réduisirent les enfants d'Israël à une dure (perek) servitude. C'est avec cruauté (perek) qu'ils leur imposèrent toutes ces charges" (Exode 1:13, 14). "Perek" vient d'une racine qui signifie "briser en morceaux". C'était là le but des Égyptiens. Ils voulaient les "casser", tout comme ils taillaient les pierres dont ils faisaient faire leurs édifices. Mais face à une démographie galopante, le Pharaon prit une décision plus cruelle encore vis à vis de ce peuple. Il décida de faire mourir tous les enfants mâles. J'ai mentionné plus haut le fait que, chez les Égyptiens, les naissances de garçons étaient beaucoup moins fréquentes que celles de filles. C'est peut-être ce fait qui inspira la décision du Pharaon de "laisser vivre" les filles. Il parla donc aux sages-femmes (lamlayedot) Schifra et Poua (Exode 1:15) et leur ordonna de faire mourir tous les enfants mâles. Ce mot a pour racine "yalad" qui signifie "enfanter, engendrer, naissance, accoucher, sage-femme, femme en travail, donner la vie", mais aussi "s'exécuter" (dans le sens d'obéir). "Mais les sages-femmes (yalad) craignirent Dieu et ne firent point ce que leur avait dit le roi d'Egypte. Elles laissèrent vivre les enfants (yeled)" (Exode 1:16, 17). "Yeled" signifie "enfant, fils, garçon", mais est parfois traduit également par "accoucher". Elles "n'exécutèrent" pas l'ordre de Pharaon, mais au contraire, elles "accouchèrent" également les garçons. La racine des mots "sages-femmes" (yalad) et "enfants" (yeled) montre combien le rôle de celles-ci fut crucial, mais également combien les uns et les autres sont étroitement liés.

Une femme vit le terme de sa grossesse approcher. Elle s’appelait Yokebed. Et lorsqu'elle vint à accoucher, c'était un fils. L'enfant fut caché pendant trois mois "parce qu'il était beau". Il faisait partie de ces enfants que toutes les infirmières de l'étage de la maternité viennent admirer. Sa mère ignorait encore que cet enfant était appelé à un avenir hors du commun.
 


Retiré à sa mère

L'auteur de l'Epître aux Hébreux souligne la continuité chronologique entre ces deux figures emblématiques de l'histoire du peuple hébreu. "C'est par la foi que Joseph mourant fit mention de la sortie des fils d'Israël… c'est par la foi que Moïse, à sa naissance, fut caché pendant trois mois par ses parents parce qu'ils virent que l'enfant était beau et qu'ils ne craignirent pas l'ordre du roi (Hébreux 11:22, 23). Il y est fait tout d'abord mention de la mort de Joseph et ensuite de la naissance de Moïse. Et le texte poursuit : "c'est par la foi que Moïse, devenu grand…" (verset 24). Tous ont agi "par la foi". 

Yokebed, mère de Moïse, devint ainsi, par la foi, la mère d'un Libérateur. Tout comme le deviendra, bien plus tard, Marie, mère de Jésus, elle aussi, tout comme Yokebed, fille de la tribu de Lévi (Exode 2:1, 2). Qu'est-ce qui permet de penser que Marie, mère de Jésus, était de la tribu de Lévi ? Un détail tout simple. Elle était la cousine d'Elisabeth, mère de Jean le Baptiste, dont le mari (Zacharie) était sacrificateur. De plus, Elisabeth était "d'entre les filles d'Aaron" (Luc 1:5). Elisabeth était donc de descendance directe d'Aaron. Or, les lévites n'épousaient que des filles de la tribu de Lévi. Le lien familial entre Marie et Elisabeth ne laisse donc aucun doute sur son appartenance à la tribu de Lévi. De plus, la présence d'une communauté de lévites à Nazareth, le village de Marie, est attestée par des écrits de l'époque. Ce détail a son importance car il souligne la similitude entre ces deux femmes, toutes deux mères d'un Libérateur du peuple d'Israël. Toutes deux mères d'un prophète puisque Moïse dira plus tard que Dieu leur suscitera "un prophète comme moi" (Deutéronome 18:15 - Actes 7:37).

Mais la similitude entre Moïse et Jésus ne s'arrête pas là. Le texte nous dit que la fille de Pharaon lui donna le nom de "Moshè", ou "Moïse" (Exode 2:10), "car, dit-elle, je l'ai retiré (mashah) des eaux" (Exode 2:10). Dans le texte original (qui ne comporte pas de voyelles), les mots "moshè" et "mashah" s'écrivent tous deux avec les lettres "mêm shin hé"ce qui souligne la similitude des ceux mots. Similitude qui n'apparaît bien évidemment pas dans la traduction. Mais la tradition juive veut que l'on donne son nom à un enfant à la circoncision, le huitième jour. Or, Moshè fut gardé auprès de ses parents pendant trois mois. Ce n'est qu'après ces trois mois qu'il fut confié aux eaux du Nil pour être découvert par cette princesse égyptienne. Mais alors, quel fut le nom que donnèrent ses parents à leur fils ? L'Ecriture ne nous le dit pas explicitement mais, encore une fois, les mots parlent et racontent une histoire. "Mashah" signifie bien "retiré", mais aussi "arracher, tirer". Ce fut un déchirement pour cette mère de devoir confier son enfant aux eaux du Nil (bien qu'elle ait eu la foi que Dieu prendrait soin de lui). Ce fut comme si cet enfant était "arraché" de son cœur de mère. Se peut-il alors que, dans la perspective de ce qui devrait un jour se passer, Yokebed ait appelé son fils "Mashah" ? Ce nom préfigurant ce qui devrait un jour se produire ? En cela, une autre similitude apparaît alors avec la mère de Jésus, le Mashiah. A Marie, la mère de Jésus, il fut dit : "une épée te transpercera l'âme" (Luc 2:35). Cette même épée qui transperça le cœur de Yokebed lorsqu'elle dut laisser aller le panier de roseau qui contenait son fils, et qui fit de même lorsque Marie vit son fils crucifié sur la Croix (Jean 19:25). Jésus, avant de mourir, confia sa mère à Jean (Jean 19:25, 26), et Moïse grandit au palais de Pharaon auprès de sa mère adoptive. Mais un basculement allait, un jour, se produire.  

Moïse se rendit vers ses frères

"En ce temps-là, Moïse, devenu grand, se rendit vers ses frères et fut témoin de leurs pénibles travaux. Il vit un égyptien qui frappait un hébreu d'entre ses frères" (Exode 2:11).

"C'est par la foi que Moïse, devenu grand, refusa d'être appelé le fils de la fille de Pharaon" (Hébreux 11:24). 

"En ce temps-là" désigne l'époque à laquelle Moïse va quitter l'Egypte. Il a alors quarante ans. Quarante années viennent de s'écouler depuis que sa mère adoptive l'a découvert dans ce panier d'osier sur le Nil. Ainsi, lorsqu'il est dit : "Moïse, devenu grand", cela ne signifie pas seulement qu'il soit uniquement devenu adulte. Il a également pris toute sa stature de prince d'Egypte. "Moïse... se rendit vers ses frères…". On ignore à quel âge Moïse est arrivé au palais. Comment s'est faite cette prise de conscience identitaire ? La Bible ne le dit pas. Mais Moïse sait qu'il n'est pas égyptien. Il est un hébreu. Le regard qu'il pose sur ce peuple asservi, c'est un regard de compassion envers ceux qu'il appelle "ses frères". Une prise de position courageuse pour un prince d'Egypte. Courageuse et dangereuse également. 

"Moïse se rendit (yatsa) vers ses frères et fut témoin de leurs pénibles travaux". "Yatsa" peut se traduire par "sortir, partir, s'éloigner, partir vers un lieu, avancer vers quelque chose, sortir de". Au mode Hifil, il signifie : "faire sortir, amener dehors, conduire à l'extérieur, emmener, délivrer, être mis dehors"mais peut être également traduit par "être issu de"Moïse est "issu de" ce peuple qui ploie sous les pénibles travaux que leur imposent les Égyptiens et que, quarante années plus tard, il "fera sortir", qu'il va "délivrer" de cette oppression. 

"Il sortit le jour suivant", littéralement "il sortit le jour le deuxième". Ce verset peut paraître anodin. Il revêt cependant une perspective prophétique. On trouve son équivalent prophétique dans ce verset du livre d'Esther où il est écrit : "encore demain selon le décret d'aujourd'hui, et que l'on pende au bois les fils d'Haman" (Esther 9:13), en ce sens qu'un événement peut se reproduire dans le temps de façon identique, et ce, avec plusieurs siècles d'écart (ce sujet est développé dans l'article "Esther et le destin caché"). Moïse est effectivement ressorti le lendemain pour aller vers ses frères hébreux. Mais en accomplissant ce geste, il prend position pour ses frères de race. Et en cela, il accomplit un acte prophétique qui annonce une suite d'autres événements qui vont se succéder. Plus tard, il sera demandé à chaque israélite d'enseigner cet événement de son histoire à chaque enfant, chaque fils, comme si celui qui le racontait l'avait vécu, lui-même personnellement. "Tu diras alors à ton fils : c'est en mémoire de ce que l'Eternel a fait  pour moi, lorsque je suis sorti d'Egypte" (Exode 13:8). Chaque père s'identifiant ainsi à cet événement comme s'il y avait participé. C'est pourquoi il est écrit : "souvenez-vous de ce jour" (Exode 13:3). Ce "bayom hachèni" (ce jour deuxième) est "le jour" de chaque hébreu qui célèbre Pessah (la Pâque). Lorsque Moïse est sorti à nouveau vers le peuple hébreu, il préfigurait en cela le moment de Pessah dans lequel chaque israélite peut s'identifier comme étant pleinement participant de cet événement crucial pour le peuple hébreu et ses descendants. Evénement qui ne peut se considérer qu'à la lumière de cet autre qui l'a précédé de quatre cent trente ans : la venue de Jacob et de son clan familial en Egypte, selon qu'il est écrit : "en ce même jour, l'Eternel fit sortir du pays d'Egypte les enfants d'Israël selon leurs armées" (Exode 12:51).

Selon les Sages d'Israël, ce "même jour" est celui qui vit Jacob arriver en Egypte avec son clan familial, accueilli à bras ouverts par le Pharaon à la cour duquel servait son fils Joseph. Le clan du Patriarche était formé de "tout être qui sortait de la cuisse (yerek) de Jacob" (Exode 1:5). La "cuisse" étant l'endroit où l'on porte l'épée. Ce Pharaon hyksos accueillit ainsi volontiers ces sémites qui étaient susceptibles de renforcer ses propres troupes, inférieures en nombre face aux Égyptiens de souche dont il ne partageait pas l'origine. Le nombre des Hébreux inquiéta le nouveau Pharaon issu, lui, d'une nouvelle dynastie mais d'une dynastie royale authentique. Craignant que ces sémites ne se joignent à leurs ennemis, il les réduisit en esclavage. Mais c'est plus qu'un peuple d'esclave qui sortit d'Egypte. "l'Eternel fit sortir du pays d'Egypte les enfants d'Israël selon leurs armées". Ce qu'avait entrevu le Pharaon qui les avait accueilli lorsqu'ils n'étaient encore que soixante dix personnes, bergers et nomades, s'était accompli. Ce que redoutait ce Pharaon qui les avait réduits en esclavage s'était réalisé. Ils s'étaient constitués en armées (Exode 1:5 - Exode 12:51)Ce "jour même" était le quatorzième jour du mois de Nissan, jour qui précède le soir de Pessah. Quatre cent trente ans plus tard, le jour même, les enfants d'Israël quittèrent l'Egypte qui les avait asservis. "Le séjour des enfants d'Israël en Egypte fut de quatre cent trente ans. Et au bout de quatre cent trente ans, le jour même, toutes les armées de l'Eternel sortirent du pays d'Egypte. Cette nuit sera célébrée en l'honneur de l'Eternel parce qu'il les fit sortir du pays d’Égypte, cette nuit sera célébrée par tous les enfants d'Israël et par leurs descendants" (Exode 12:40 à 42). A chaque fête de Pessah, ce sont à nouveau les "armées de l'Eternel", soit "tous les enfants d'Israël et leurs descendants", qui sortent d'Egypte. 

Parmi les chariots qui transportaient tout ce que possédaient les Hébreux, il en était un sur lequel reposait un sarcophage. Celui-ci contenait la dépouille embaumée de Joseph (Exode 13:19). Dans cette terre d'Egypte reposaient les dépouilles de tous les Hébreux qui y avaient vécu depuis que leur père Jacob était venu rejoindre son fils Joseph, car "Joseph était alors en Egypte. Joseph mourut, ainsi que tous ses frères et toute cette génération-là" (Exode 1:5). 

Et "ce jour même" le peuple hébreu se mit en marche vers sa destinée. 
 

JiDé

Et les fils d'Israël descendirent en Egypte
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