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Abraham et la Montagne de Morijàh

Abraham et la Montagne de Morijàh

Nombre d'événements relatés dans la Bible ne peuvent que laisser le lecteur dubitatif. La ligature d'Isaac en est un de taille. Ligature et non sacrifice, car Isaac fut lié mais non sacrifié. Le chapitre 22 de la Genèse nous conte l'appel adressé à Abraham de se rendre au pays de Morijah pour y sacrifier son fils Isaac, ce fils de la promesse qu'il lui fallut si longtemps attendre. Mais au delà de la singularité de cet épisode de la vie du patriarche, il y a, dans la trame de ce récit et dans les mots qui le composent, toute une symbolique riche de sens. C'est de cette richesse des mots et du sens profond de ceux-ci dont j'aimerais traiter dans cet article.  

Lorsque Dieu s'adresse à Abraham pour lui demander de se rendre au pays de Morijah (nous verrons plus loin toute la portée et la signification de ce mot), le Seigneur utilise une expression particulière que ne rend pas la traduction. Cette expression particulière, Abraham l'a déjà entendue auparavant alors qu'il était encore Abram, lorsque Dieu lui demanda de quitter son pays, sa famille et la maison de son père. Cette expression, c'est  "lèh lèha", que l'on pourrait traduire par "va pour toi", ou "va vers toi". Rachi commente ce passage en paraphrasant : "Va pour ton bonheur car c'est le meilleur pour toi". Abram est à Haran lorsqu'il entend pour la première fois cet appel si particulier. Terach, son père, vient de mourir (Gen. 11:32 - 12:1).  Ce premier "lèh lèha" l'invite à quitter la maison de son père, le deuxième l'incite à sacrifier son fils.  Le premier "lèh lèha" l'amène à quitter Haran pour Canaan. Le deuxième va le ramener dans un lieu qu'il a jadis connu. Dans les deux cas, c'est Dieu lui-même qui va lui montrer le lieu où il doit se rendre. Nous verrons également plus loin que ce lieu (makom) est bien plus qu'une simple destination. 

Il n'est fait que deux fois mention de la montagne de Morijah dans les Écritures, tout au moins de façon explicite, mais cela nous permet de la situer avec exactitude (2 Chroniques 3:1). Cette montagne est celle où sera édifié le Temple de Jérusalem. Alors qu'il progressait dans ce qui allait devenir les collines de Judée, Abraham se souvint de sa rencontre avec Melkisédek, le roi de Salem (Gen. 14:8). Il ignorait alors qu'il lui faudrait un jour revenir sur ces lieux pour y sacrifier ce fils qui ne lui avait pas encore été donné. Le texte biblique nous dit : "Abraham, levant les yeux, vit le lieu de loin". Il ignorait alors qu'un jour, en ce lieu, un Temple serait érigé par l'un de ses descendants, issu de ce fils qu'il s'apprêtait à sacrifier. 

Il nous faut maintenant nous intéresser à la signification du nom de cette montagne, Morijah, ce qui signifie "choisie de Dieu". Ainsi, lorsque Dieu invite Abraham à se rendre au pays de Morijah, Il le convie à se diriger vers "le lieu que Dieu a choisi". La racine hébraïque du mot "Morijah" va nous permettre de mieux comprendre le sens profond et caché de cette invitation. "Raah" veut dire "regarder, voir, apercevoir" et "Yah"  est l'un des Noms de Dieu. Or, le texte nous dit qu'"Abraham VIT le lieu de loin" (vayisha avraham èt èinaw way yar èt ham makowm mè ra hog) (Gen. 22:4). Qu'a-t-il vu de loin ? Le lieu choisi par Dieu. Mais ce subtil jeu de mots permet de comprendre que si "Raah Yah" signifie "voir Dieu", ce "lieu" que voit Abraham de loin, c'est Dieu Lui-même ! Ainsi, cet ordre (lèh lèha : va pour toi ou va vers toi) que Dieu avait adressé à Abraham était en réalité une invitation à Le rencontrer. Si je peux me permettre cette expression, Dieu voulait rencontrer Abraham sur son propre terrain.  

Une très ancienne tradition rabbinique raconte que c'est sur cette montagne que le premier homme, Adam, fut formé de la poussière de la terre. Sur ce même rocher où, des siècles plus tard, sera posée l'Arche d'Alliance.  Ainsi, ce lieu qu'Abraham a vu de loin, représentait le Passé, là où fut formé le premier homme, Adam. Le Présent, là où il allait devoir sacrifier son fils Isaac. Et le Futur, parce que c'est là que serait érigé le Temple du Messie. Lorsqu' Abraham leva les yeux, il vit le lieu de loin dans une perspective qui transcendait le Temps. Il embrassa d'un seul regard le Passé, le Présent et l'Avenir. Il contemplait alors le lieu que Dieu avait choisi. Et comme l'a dit un jour un père Dominicain, Professeur de philosophie à Jérusalem : "Jérusalem est le lieu où Dieu a touché les coordonnées de l'espace et du temps".  

Il est communément admis que l'on "monte" à Jérusalem lorsque l'on s'y rend, et que l'on "descend" lorsqu'on s'en éloigne. Cette "montée" préfigure, en la personne de son fils Isaac, l'Alyiah de la postérité d'Abraham par la chair, montant en Eretz Israel. Ainsi, les Juifs qui décident de faire leur "Alyiah" et partent s'installer en Israël, sont appelés "Olim" ("ceux qui montent"). Cette idée de "monter" et "descendre" se retrouve dans un autre récit de la Genèse, celui du rêve de Jacob. Le texte biblique nous dit que, dans son rêve, Jacob vit, sur la pierre qui lui servait de chevet, un escalier qui montait jusqu'au ciel. Des anges en montaient et en descendaient (Gen. 28:11 à 18). Ce texte de Genèse 28 débute par ces mots : "Il atteignit le lieu" ("Vayifena bamakowm"). Ce lieu fait la jonction entre la Terre et le Ciel, entre le monde naturel et le monde spirituel. 

"Prends Isaac, ton fils unique... va au pays de Morijah. Là, tu me l'offriras en sacrifice", ou "fait le monter là en holocauste". Le mot "olah", qui est traduit par "holocauste", signifie deux choses. Il désigne à la fois un sacrifice offert et consumé par le feu, mais aussi un escalier, une échelle. Mais, tout comme le fait la fumée d'un sacrifice consumé par le feu, il signifie aussi "montée". "We lèh lèha el eretz ham morijah we ha alehou sham lè olah", que l'on pourrait lire : "et va pour toi vers le pays de Morijah et fais-le monter en montée". Il y a là un jeu de mots (encore un !) entre l'idée de "monter sur la montagne" et "offrir un sacrifice en holocauste", c'est à dire consumé par le feu. Abraham sait pourquoi il "monte" sur cette montagne. Cette ascension est, déjà en elle-même, un sacrifice qu'il "offre" à Dieu avant même d'offrir son fils Isaac. En gravissant cette montagne, Abraham offre à son Dieu sa propre volonté car le sacrifice de son fils est quelque chose qui va lui coûter plus que tout. Il aurait beaucoup plus facilement sacrifié ses troupeaux plutôt que son fils. Abraham, en gravissant cette montagne, a un double but. Le premier est d'aller à la rencontre de son Dieu, le deuxième est de lui sacrifier son fils. Mais c'est parce qu'Abraham a le désir de rencontrer son Dieu qu'il est prêt à sacrifier son fils. La montagne de Morijah est le lieu où l'on rencontre Dieu, et monter à la montagne de Dieu, c'est avant tout chercher à Le rencontrer. Si Abraham gravit cette montagne avec un tel fardeau sur le cœur, c'est parce qu'il veut et qu'il sait qu'il va rencontrer son Dieu qui lui a donné ce fils. Abraham va à la rencontre de ce Dieu qui, un jour, sur une colline toute proche, donnera lui aussi Son propre Fils. Ainsi, lorsqu'il est écrit "Abraham prit le bois et le chargea sur son fils Isaac" (Gen. 22:6), cela  préfigure l'ascension du mont Golgotha par Jésus portant sa croix. Or, un commentaire rabbinique dit : "Isaac était comme celui qui porte sa potence sur son épaule" (Gen.rabba LV 6 3). L’Évangile de Jean nous dit qu'Il "sortit vers le lieu du Crâne (Golgotha)" (Jn 19:17). Ce lieu vers lequel marche Jésus portant le bois, c'est celui du plein accomplissement de la volonté de son Père. Pour le père comme pour le fils, le point culminant de cette ascension va être lorsqu'Abraham va lever (ou "monter") le couteau sur Isaac. Mais ce couteau a également fait partie de cette ascension vers le sommet. Sa présence était un rappel constant du projet d'Abraham (Gen. 22:6, 10). Mais comme le dit l'auteur de l’Épître aux Hébreux, "Abraham pensait que Dieu est puissant, même pour ressusciter les morts, aussi le retrouva-t-il par une sorte de résurrection" (Héb. 11:19), car il avait dit aux serviteurs qui les accompagnaient : "nous reviendrons". Dans la pensée d'Abraham, La finalité de cette ascension, c'était une résurrection.

Morijah, montagne du sacrifice et de la résurrection. Mais Morijah, c'est aussi la montagne de la révélation et de l'adoration. C'est le pays où Dieu se révèle, mais également où se révèle le cœur de ceux qui se revendiquent de la postérité d'Abraham, "car maintenant, je sais que tu crains Dieu" (Gen. 22:12). C'est également la montagne de l'adoration car c'est là que sera édifié, bien plus tard, le Temple de Jérusalem.

Ici, nous abordons le dernier aspect de Morijah : le parfum. Le nom de cette montagne vient d'une plante aromatique de la famille de la sauge qui pousse dans cette région et qui a la forme d'une ménorah. Exposée au soleil, elle dégage un parfum fort agréable, c'est pourquoi on lui a donné le nom de "Morijah" ("parfum de Dieu"). En hébreu, "la sauge" se dit "marva" et en araméen "morijah". Le mot "mor" désignerait l'un des ingrédients composant l'encens brûlé dans le Temple et qui est souvent traduit par "myrrhe", qui serait une abréviation de "morijah". Quant au mot "ménorah", il est composé du préfixe "mé" qui indique la provenance d'une chose, et de "nowrah", la flamme. Ménorah signifie "qui vient de la flamme". Dans le mot "nowra", on trouve également le mot "owr", qui veut dire "lumière". Ainsi, la lumière provient de la flamme de la ménorah. Mais ce qui est intéressant, c'est que l'un des noms du Messie est "la Lampe". Or, les lettres écrites aux sept assemblées de l'Apocalypse ne sont-elles pas destinées aux "sept chandeliers (ménoroth) d'or" (Apoc. 2:1) ? Mais, une fois encore, en jouant avec les mots, on pourrait dire "les sept ménoroth d'owr" (les sept chandeliers de lumière). 

En conclusion, nous qui sommes adorateurs du vrai Dieu, le Dieu d'Israël, nous sommes, comme l'écrira l'apôtre Paul aux Philippiens, "un parfum de bonne odeur, un sacrifice que Dieu accepte, qui lui est agréable" (Phil. 4:18). Aux Corinthiens, il dira : "nous sommes, pour Dieu, la bonne odeur de Christ parmi ceux qui sont sauvés" (2 Cor. 2:15). Il rappelle le sacrifice de notre Seigneur en disant aux Éphésiens : "Christ... qui s'est livré pour nous comme un sacrifice de bonne odeur" (Eph. 5:2).  Mais le peuple d'Israël n'est pas en reste car comme je le disais plus haut à propos des "Olim" qui font leur Alyiah pour s'installer en Israël, le prophète Ézéchiel, parlant au nom de Dieu, dit : "je vous recevrai comme un parfum de bonne odeur, quand je vous aurai fait sortir du milieu des peuples, et rassemblés des pays où vous êtes dispersés, et je serai sanctifié par vous aux yeux des nations" (Ézéchiel 20:41). 

 
Comme il est écrit : "à la montagne de Dieu il sera pourvu" (Gen. 22:14).  Alors, comme nous incite à le faire l'apôtre Paul, "marchons dans l'amour, à l'exemple de Christ, qui nous a aimés et qui s'est livré lui-même à Dieu pour nous comme une offrande et un sacrifice de bonne odeur" (Eph. 5:2).  
 
Qu'un parfum de bonne odeur s'élève du lieu choisi de Dieu car c'est dans ce lieu que l'homme reçoit la révélation de qui est Dieu. 
 
JiDé
Abraham et la Montagne de Morijàh
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