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Moïse était-il bègue... ou bilingue ?

Moïse était-il bègue... ou bilingue ?

Moïse est incontestablement l'une des figures emblématiques de la Bible. Sa vie et les événements qui la ponctuent sont sources de nombreux commentaires. Plusieurs d'entres eux ont déjà été abordés sur ce blog dans divers articles. Notamment, la rencontre de Moïse avec Dieu au Buisson Ardent (Exode 3, 4), dans "Le Buisson ardent ou la compassion de Dieu". J'aimerais m'attarder ici sur un court extrait du dialogue entre Dieu et Moïse. Si le chapitre 3 relate l'appel du grand libérateur et précise sa mission, le chapitre 4 présente les signes qu'il aura à accomplir, mais également les objections que le grand homme oppose, à sa décharge. Car Moïse ne se sent pas de taille pour affronter Pharaon. Il va donc argumenter pour se désister. "Moïse dit alors à l'Eternel : Ah Seigneur, je ne suis pas un homme qui ait la parole facile, et ce n'est pas d'hier ni d'avant-hier, ni même depuis que tu parles à ton serviteur, car j'ai la bouche lourde et la langue embarrassée" (Exode 4:10). C'est, effectivement, un handicap de taille pour devenir un porte-parole. Nombre de commentateurs en ont déduit, à la lecture de ce texte, que Moïse était... bègue ! Mais l'était-il vraiment ? 

"Ni depuis hier, ni depuis avant-hier", ce qui se dit, en hébreu : "gam mitmol gam mish'shlom". C'est le redoublement de cette locution "gam gam" qui a inspiré les commentateurs, les incitant à penser que Moïse était bègue. Pourquoi ? Parce que, justement, en hébreu, "bégayer" se dit... "gamgam"

"J'ai la bouche lourde et la langue embarrassée", dira Moïse. Littéralement "Je suis lourd de langue". Plus loin, il ajoute : "Je n'ai pas la parole facile" (Exode 6:12, 30). Plus littéralement : "moi incirconcis de lèvres", ce qui, en hébreu, se dit : "aral sphataïm". Effectivement, on pourrait penser que Moïse souffre d'un problème d'élocution et que donc, il n'est pas en mesure de porter la parole de Dieu devant Pharaon. Certains commentateurs ont même été jusqu'à supposer que ce problème de bégaiement lui venait de ce traumatisme de l'abandon lorsqu'il était enfant, sa mère l'ayant livré au Nil pour qu'il ne périsse pas avec les autres enfants mâles. Mais que peut bien signifier cette expression : "incirconcis de lèvres" ? Le mot "sphataïm" représente la forme plurielle du mot "saphâ", qui désigne "la lèvre", mais également "la langue parlée". "Sphataïm" représente, d'un point de vue grammatical, un "redoublement". Ainsi, Moïse ne parlerait pas ici d'une difficulté d'élocution, mais de ce que l'on pourrait définir comme un "doublement de langage". Ce que l'on appellerait aujourd'hui... un "bilinguisme", souligne Delphine Horvileur. En effet, le mot "lashown" désigne bien l'organe du langage, mais également "la langue parlée" comme le Français ou l'Hébreu. Ce que Moïse est en train de dire à Dieu, souligne la rabbine, c'est qu'il ne peut pas parler au nom des Hébreux parce qu'il parle les deux langues.

Moïse a grandi entre deux langues, entre deux cultures, entre deux mères. L'une "biologique", et l'autre "adoptive". Il a donc, en quelque sorte, deux langues maternelles. On retrouve ici la forme grammaticale duale du mot "lèvres" (sphataïm). Il se retrouve, en quelque sorte, dans la situation dans laquelle se sont retrouvés autrefois les métis, issus de deux cultures, de deux races qui ne s'estimaient pas et parfois même se méprisaient mutuellement. Or, c'est justement parce que Moïse possède cette "double langue", cette "double lèvre", que Dieu l'a choisi. Mais Moïse n'est pas seulement bilingue, il possède également une connaissance approfondie de ces deux cultures. Il fut instruit, dans sa jeunesse, dans "toute la sagesse des Égyptiens" (Actes 7:22). Il n'en maîtrise pas seulement le langage, mais également la mentalité et les codes. Il est aussi familier avec le protocole de la cour de Pharaon qu'avec les rites des Hébreux. Parmi ceux-ci, la circoncision fait entrer tout fils d'Israël dans l'Alliance abrahamique (Genèse 17:24 / Actes 7:8). Elle était pratiquée parmi de nombreux peuples sémites de la région de Canaan, mais pas par les Égyptiens. Cette étrange expression "incirconcis de lèvres" fait donc probablement référence à sa pratique d'une langue d'un peuple "incirconcis". Pour Delphine Horvileur, Moïse a été choisi par Dieu pour ce dialogue (avec Pharaon) parce qu'il "vit toujours entre deux langages".

Alors la Parole de Dieu fut adressée à Moïse en ces mots : "Va vers Pharaon dès le matin, il sortira près de l'eau et tu te présenteras devant lui au bord du fleuve (En hébreu : sphat ha yeor)" (Exode 7:15). André Chouraqui traduit : "sur la lèvre du fleuve". Moïse se retrouve ainsi au bord du Nil, sur "la lèvre du fleuve", face à Pharaon. Ce même Nil sur lequel sa mère avait posé, quatre-vingts années plus tôt, un panier d'osier contenant un petit enfant. "Elle le déposa parmi les roseaux sur le bord du fleuve (sphat ha yeor)" (Exode 2:3). Et c'est justement sur cette "lèvre du fleuve" que la parole de Dieu va sortir de la bouche, des lèvres (sphataïm) de Moïse. Moïse, de son vrai nom "Moshè", ce qui signifie, en langue égyptienne, "sauvé des eaux".

Qu'il ait été bègue ou bilingue, Moïse a prouvé, à maintes reprises, sa fiabilité. Il était, selon l'expression, "un homme de parole"
 

JiDé

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