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Ezéchiel et la vision des roues

Ezéchiel et la vision des roues

Pour le lecteur qui débute la lecture du livre d'Ezéchiel, la surprise est de taille. On peut imaginer combien fut celle de l'auteur lui-même lorsqu'il reçut cette vision qu'il décrit comme "une image de la Gloire de Dieu" (Ezéchiel 1:28). Elle tira Ezéchiel de sa condition d'exilé. Cette révélation va le laisser "stupéfait" pendant six jours encore (Ezéchiel 3:15). Ce jeune sacrificateur, emmené en exil par les Babyloniens lors de la première déportation, dont faisait partie le roi Jojakin de Judée, n'est ni un mystique ni un illuminé. Scofield écrit de lui : "Son livre révèle un homme sérieux, intègre, doué d'une forte volonté et entièrement dévoué à l'exercice de son sacerdoce". La vision d'Ezéchiel n'est pas désincarnée. Elle n'est pas le produit d'un état extatique totalement déconnecté du réel. Elle s'incarne, au contraire, dans un contexte géopolitique que le prophète va décrire tout au long de son livre. Ce contexte ne se limite cependant pas au simple cadre du lieu où il demeure en exil, un lieu nommé Tell-Aviv (la colline du printemps), dans le Sud de la Mésopotamie. La parole prophétique dont il devient dépositaire va être proclamée aux autres exilés comme sur les nations environnantes. Les dates fournies par le texte (Ezéchiel 1:1, 2 ; 3:16) nous permettent de dater cet épisode de la vie d'Ezéchiel en l'an 593 avant notre ère. Soit à peu près à mi-temps entre la prise de Jérusalem en l'an 597 qui entraîna l'exil de l'élite dont fait partie le jeune sacrificateur, et la destruction de la ville de Jérusalem en l'an 586/87. Le ministère de ce sacrificateur sans sacrificature va se prolonger jusqu'à l'âge butoir de cinquante ans, âge auquel un sacrificateur quittait normalement ses fonctions. Et c'est à cet âge où il lui aurait fallu quitter ses fonctions de sacrificateur, si tant est qu'il eut pu les exercer, qu'il reçoit la vision d'un Temple infiniment plus glorieux que celui dans lequel il aurait voulu servir. Ce Temple-là ne sera construit que bien plus tard, lorsque seront venus les Temps messianiques, lorsque le Messie-Roi, le Seigneur Jésus-Christ, régnera sur la Terre.

Dans la vision finale du livre (chapitres 40 à 47), l'origine sacerdotale d'Ezéchiel transparaît plus que jamais dans le plein exercice de son ministère, mais également dans ce qui est demeuré, durant toute sa vie, la vocation initiale de son existence. "Le voyant*" reçoit la vision, et le sacrificateur l'interprète. Un non-initié aux codes de la fonction sacerdotale n'en aurait pas saisi toute la symbolique. Il n'aurait d'ailleurs pas pu s'y rendre, ce lieu n'étant réservé qu'aux descendants de Tsadok, le grand sacrificateur (Ezéchiel 40:46 ; 43:19 ; 44:15 ; 48:11). Ainsi, la vision inaugurale du livre d'Ezéchiel (chapitre 1) n'introduit pas seulement le sacrificateur dans sa vocation nouvelle de prophète, elle le prépare également pour l'exercice de celle-ci.  Après avoir présenté, aux exilés de Babylonie, une vision de la gloire de Dieu, il lui faudra décrire, sous leurs yeux, un plan du lieu où cette même gloire a choisi de demeurer (Ezéchiel 43:1 à 7). Son livre s'achève d'ailleurs par ces mots désignant la ville décrite plus haut : "L'Eternel est ici" (Ezéchiel 48:35).

*Cette appellation de "voyant" est l'ancien nom de "prophète (1 Samuel 9:9 ; 2 Chroniques 16:7). Elle est utilisée pour parler de Samuel et d'autres (1 Samuel 9:19 ; 2 Samuel 24:11 ; 1 Chroniques 29:29). Elle prend ici tout son sens en ce que Ezéchiel a "vu" la gloire de Dieu. 

Un livre, une vision

Lorsque l'on s'approche d'une vision telle qu'elle est décrite dans le premier chapitre de son livre, le risque peut être grand de tomber dans la facilité en n'y voyant qu'une extase fantasmagorique. Il se peut que les codes d'interprétation, nécessaires à une juste compréhension de la vision, nous échappent quelque peu. Ezéchiel lui-même en a-t-il saisi toute la signification ? D'autre part, il serait dommage de limiter Ezéchiel à une vision dont la compréhension a beaucoup souffert des illustrations plus ou moins farfelues qui prétendaient en décrire le contenu. Une part de mystère l'entoure encore. On ne peut d'ailleurs s'approcher de ce monument de la littérature biblique qu'est le livre d'Ezéchiel qu'avec beaucoup de respect, mais aussi de prudence. Il faut d'ailleurs tenir compte du fait que Dieu est l'initiateur de cette vision dont le jeune sacrificateur n'est que le récipiendaire. Ezéchiel n'a pris ici aucune initiative. Il n'était nullement en recherche d'une quelconque expérience mystique. Il se trouve, par contre, profondément affligé de sa situation, mais également de l'attitude de son peuple et de la façon dont il se comporte, malgré le châtiment dont il vient d'être l'objet. Probablement trompé par de fausses espérances provenant de prétendus messages d'espoir et de rétablissement prochain. Comme par exemple celui du prophète Hanania (Jérémie 28:1 à 3).

Avant d'aborder la vision dans le détail, il convient de la replacer dans un contexte plus global. Un appendice vient se glisser dans le récit écrit de la main d'Ezéchiel. Un commentateur fait un ajout afin de préciser la date de rédaction de la vision. Reprenant un détail mentionné par Ezéchiel : "Le cinquième jour du mois..." (Ezéchiel 1:2), il date ensuite la vision en fonction de la captivité de l'ex-roi de Judée : "C'était la cinquième année de la captivité du roi Jojakin" (Ezéchiel 1:2). Ezéchiel ayant été déporté à la même période, cela correspond donc à la cinquième année de déportation pour Ezéchiel également. Les commentateurs s'accordent généralement pour dire que "la trentième année" (Ezéchiel 1:1) correspondrait à l'âge d'Ezéchiel lorsqu'il reçoit cette vision. Or, c'est justement à l'âge de trente ans que les futurs sacrificateurs entraient en fonction dans le Temple de Jérusalem après avoir fait leurs cinq années de classes comme lévites aux services des sacrificateurs déjà en fonction. La corrélation entre les deux est saisissante. Ce sujet a déjà été abordé en détail dans les articles précédents consacrés au prophète Ezéchiel.

"La cinquième année de la captivité du roi Jojakin, la parole fut adressée à Ezéchiel fils de Buzi..." (Ezéchiel 1:3). Lorsque Dieu s'approche de ce jeune homme pour l'appeler à le servir, la révélation qui accompagne l'appel est bouleversante. Elle est à la mesure de la tâche qui l'attend. Car on ne peut détacher cette vision du message que le prophète va devoir, par la suite, délivrer aux exilés de Babylonie. D'autre part, cette vision vient à lui dans un cadre bien précis. À un moment particulier. Dans un contexte spécifique. Le contexte géopolitique du moment entre en ligne de compte. Il était d'usage de dater un événement en fonction du roi régnant. Ezéchiel se réfère, quant à lui, à "la cinquième année de captivité du roi Jojakin" (Ezéchiel 1:2). À Babylone, Daniel date ses songes et ses visions en fonction des rois babyloniens Nebucadnetsar (Daniel 7:1) et Belschatsar (Daniel 8:1) ainsi que du roi Perse Cyrus (Daniel 10:1).  Les prophètes qui exercèrent leur ministère parmi les exilés de retour en terre d'Israël le feront en se référant au roi Mède Darius (Aggée 1:1 ; Zacharie 1:1).

Il est à noter que le commentateur, qui est probablement également le compilateur des écrits du prophète, ne met pas d'emblée l'accent sur la vision inaugurale mais plutôt sur le fait que Dieu ait parlé à Ezéchiel pour lui délivrer un message : "La parole de l'Eternel fut adressée à Ezéchiel, fils de Buzi, le sacrificateur, dans le pays des Chaldéens, près du fleuve Kebar, et c'est là que la main de l'Eternel fut sur lui" (Ezéchiel 1:3). Le commentateur (à moins qu’Ezéchiel ait parlé de lui à la troisième personne) précise tout d'abord son identité, sa fonction, le lieu de la révélation (dans une terre païenne, loin de Jérusalem), la localisation ("près du fleuve Kebar"), pour finalement constater que "la main de l'Eternel fut sur lui". Pour un Judéen de cette époque, il est difficilement concevable que "la Gloire de l'Eternel" (Ezéchiel 1:28) puisse se manifester en dehors de la Terre d'Israël. C'est une innovation, et elle est de taille. Quant au fait que le nom du fleuve Kebar soit mentionné n'est pas étonnant vu la place qu'il va occuper par après, en arrière-plan. Comme pour rappeler au prophète que, malgré la grandeur glorieuse de ces révélations qui lui sont accordées, il demeure cependant toujours en terre d'exil. Ainsi, à la question : "Quelle est donc cette vision ?", on pourrait répondre : "C'était une image de la Gloire de l'Eternel". Mais à cela, le jeune sacrificateur sans sacrificature ajoute un point essentiel : "À cette vue, je tombai sur ma face, et j'entendis la voix de quelqu'un qui me parlait" (Ezéchiel 1:28). Comme l'a si bien souligné le compilateur de son œuvre, Dieu a parlé à Ezéchiel. L'objectif n'était pas de l'impressionner, mais de lui permettre de prendre un tant soit peu conscience de la grandeur du Dieu qui l'appelait à Le servir. Dieu lui a tout d'abord révélé Sa Gloire, pour ensuite lui donner le message qu'il devra transmettre aux exilés judéens. On pourrait donc diviser le livre en sept parties. La première, du chapitre un au chapitre trois décrit la vocation d'Ezéchiel et son appel. La deuxième partie, du chapitre quatre au chapitre vingt-quatre, consiste en un avertissement d'un jugement qui va bientôt frapper Jérusalem. La troisième, du chapitre vingt-cinq au chapitre trente-deux, manifeste les jugements qui vont frapper les nations païennes. Sur les sept parties qui composent ce livre, la quatrième, au chapitre trente-trois, représente la partie centrale : la responsabilité du prophète. La cinquième concerne des prophéties sur les "temps de la fin" dont le rétablissement d'Israël (chapitre trente-sept), la guerre de Gog (chapitres trente-huit et trente-neuf). La sixième et la septième partie du livre sont liées. Dans la sixième partie, les chapitres quarante à quarante-six décrivent le Temple du règne messianique ou Millénium. Et enfin les chapitres quarante-sept et quarante-huit présentent le partage du pays d'Israël entre les différentes tribus, lors de cette période.

Un livre, une mission

D'autre part, si cette vision du premier chapitre doit être lue dans son contexte historique, elle doit également être considérée à la mesure du livre tout entier. Sans cela, sa compréhension ne pourrait être que tronquée. On ne peut, en effet, aborder cette première vision sans la comparer à la dernière, celle décrite dans les chapitres 40 à 47. Si toutes deux sont grandioses, elles n'en sont pas moins très différentes l'une de l'autre. Dans cette dernière, la Gloire de Dieu n'apparaît qu'au chapitre 43 (Ezéchiel 43:1 à 5), alors que dans la vision du chapitre 1, elle occupe tout l'espace. La première débute le ministère du prophète, la deuxième, reçue vingt ans plus tard, l'achève et, en quelque sorte, conclut le message général transmis par le messager. Si Dieu s'adresse à Ezéchiel, c'est parfois avec colère qu'il parle à son peuple rebelle (Ezéchiel 5:13). Ce qui provoquera tout de même un résultat dans le cœur de celui qui demeure son peuple (Ezéchiel 6:8 à 10). Au chapitre 43, un passage-clef permet de saisir l'œuvre du prophète durant les vingt années qui viennent de s'écouler, et pendant lesquelles il n'a cessé de proclamer cette "parole" reçue de Dieu tout au long de son ministère. Dieu dit à Ezéchiel : "Montre ce Temple (celui dont il a reçu la vision) à la maison d'Israël, qu'ils en mesurent le plan, et qu'ils rougissent de leurs iniquités. S'ils rougissent de toute leur conduite, fais-leur connaître la forme de cette maison... Mets-en la description sous leurs yeux... " (Ezéchiel 43:10, 11). On peut alors se poser la question : "Le peuple d'Israël s'est-il repenti ? A-t-il rougi de ses iniquités ?". Sans que le texte ne mentionne la réponse à cette question, on peut pourtant l'affirmer avec assurance. Pourquoi ? Parce que nous disposons de la suite de la vision. Car la révélation de la suite était directement liée à leur obéissance. Si le peuple en exil ne s'était pas repenti, Ezéchiel n'aurait pu la divulguer, et nous ne disposerions aujourd'hui que d'une vision fragmentaire. L'exercice du ministère prophétique d'Ezéchiel "parmi les captifs" a porté ses fruits. Mais cela ne fut rendu possible que parce qu'une vision glorieuse de la Gloire Dieu l'avait auparavant saisi. Cette vision glorieuse, il ne l'a très certainement jamais oubliée. Elle est demeurée en lui comme un puissant encouragement pour mener à bien l'œuvre qui lui avait été confiée, et dont le jeune sacrificateur ne soupçonnait pas, pour l'heure, l'ampleur de ce à quoi il avait été appelé. La dernière parole du prophète s'achève par une phrase qui rappelle aux exilés la Présence de Dieu au milieu de son peuple : "L'Eternel est ici" (Ezéchiel 48:35). Dieu affirme sa présence au sein même de l'exil, mais il lui rappelle que là où il le veut, c'est en terre d'Israël, où il le ramènera.

Trois prophètes, trois appels

D'autre part, la vision que reçoit Ezéchiel pourrait être rapprochée de celle de cet autre prophète qu'est Esaïe (Esaïe 6:1 à 7) qui est également, pour ce prince de sang royal, un appel au ministère : "J'entendis la voix du Seigneur disant : Qui enverrais-je, et qui marchera pour nous ? Je répondis : Me voici, envoie-moi. Il dit alors : "Va, et dis à ce peuple..." (Esaïe 6:8, 9). La différence réside cependant dans le fait qu'Esaïe prend l'initiative. Il saisit l'opportunité qui lui est offerte. Ezéchiel, en tant que sacrificateur dont l'une des fonctions est d'instruire le peuple, n'a pas cette possibilité de décision. Son ministère est, en quelque sorte, un prolongement de sa fonction initiale. Quant à Jérémie, lui aussi fils de sacrificateur, tout comme Ezéchiel dont il est le contemporain, il ne lui est pas non plus laissé le choix, bien qu'il émette de fortes réserves (Jérémie 1:1 à 10). Daniel, qui comme Esaïe est de sang royal, viendra un peu plus tard. Jérémie et Ezéchiel sont tous deux sacrificateurs sans sacrificatures. Jérémie, descendant d'Abiathar qui avait été écarté de la sacrificature par décret royal, ne pourra exercer les fonctions auxquelles il était naturellement appelé de par sa naissance (1 Rois 2:26, 27), alors qu' Ezéchiel, au contraire, en tant que Tsadokite, fait partie de l'aristocratie sacerdotale. Sur ce point, si l'appartenance d'Ezéchiel à la descendance de Tsadok n'est pas explicitement énoncée, elle s'entend tout naturellement par sa présence dans un Temple où seuls les descendants de ce grand sacrificateur ayant servi sous le règne de David pouvaient exercer (Ezéchiel 40:46 ; 43:19 ; 44:15 ; 48:11). Trois prophètes vont donc exercer ce difficile ministère à la même époque : Ezéchiel dans une plaine de la Babylonie. Jérémie à Jérusalem et Daniel à Babylone. Certains commentateurs pensent même qu'il y eut des échanges épistolaires entre Jérémie et Ezéchiel. Ce dont on peut être sûr, c'est que les informations circulent entre les Judéens demeurés au pays et les exilés. Les écrits d'Ezéchiel démontrent qu'il était au courant des événements qui se produisaient non seulement en Judée, mais également en Égypte ainsi que dans les nations environnantes. Son isolement est donc relatif. Les difficultés qui vont être les siennes sont plus de l'ordre du relationnel avec les autres déportés à qui il doit apporter un message divin. Le nom d'Ezéchiel signifie "Dieu fortifiera", mais peut également être traduit par "Dieu endurcira". C'est pourquoi, Dieu dira à Ezéchiel : "Je rendrai ton front comme un diamant, plus dur que le roc. Ne les crains pas quoiqu'ils soient une famille de rebelles" (Ezéchiel 3:9). Face à l'endurcissement du peuple d'Israël en exil, Ezéchiel a besoin d'être fortifié par son Dieu qui a "endurci son front" pour tenir tête à ceux à qui il doit délivrer son message (Ezéchiel 3:7 à 9). Car à peine la vision s'est-elle estompée que l'Esprit de Dieu saisit Ezéchiel. Celui-ci est "tombé sur sa face" lorsque la parole de l'Eternel est venue à lui (Ezéchiel 1:28 ; 2:1 à 3).   

La main de l'Eternel

"Près du fleuve Kebar, c'est là que la main de l'Eternel fut sur lui..." (Ezéchiel 1:3). Dans les Écritures, cette expression est généralement synonyme de jugement divin, d'appesantissement douloureux. Mais ce n'est pas toujours le cas. Elle peut également disposer favorablement le cœur d'un roi envers l'un de ses sujets lorsque Dieu veut accorder sa bénédiction à ce dernier (Esdras 7:6, 28 ; Proverbes 21:1). Elle donne à Élie une énergie nouvelle, et à Élisée, une inspiration prophétique (1 Rois 18:46 ; 2 Rois 3:15). L'expression "la main de l'Eternel" apparaît à six reprises dans le livre d'Ezéchiel (Esaïe est celui qui en fait le plus usage). Pour Ezéchiel, cette expression précède l'apparition de la Gloire de Dieu ou d'une nouvelle vision (1:3 ; 3:22, 23 ; 37:1 ; 40:1). Entretemps, elle permettra à Ezéchiel de retrouver l'usage de la parole dont Dieu l'avait, un temps, privé (Ezéchiel 33:22). "La main de l'Eternel" ouvre son esprit à la révélation, ferme sa bouche et le contraint au silence, ou tout au contraire, le saisit pour parler selon la Volonté de l'Eternel. Il ne faudrait cependant pas voir, dans cette action souveraine de Dieu sur la personne du prophète, une sorte de "mainmise" complète dont il ne serait que l'objet. Tout au long de son ministère, Ezéchiel demeurera un sacrificateur, sans sacrificature, certes, mais toujours pleinement investi de sa responsabilité en tant que serviteur de la Maison de l'Eternel. Et c'est à ce titre qu'il accepte volontairement cette collaboration douloureuse. Si sa mission initiale a pris une tournure différente, elle n'en demeure pas moins de sa responsabilité. Et, de fait, Ezéchiel y adhère pleinement, quel qu'en puisse être le prix.

Parmi les exilés

Un dernier point avant d'aborder le contenu de la vision proprement dite. Malgré la particularité de son expérience, Ezéchiel demeure parmi son peuple : "comme j'étais parmi les captifs..." (Ezéchiel 1:1). "J'arrivai à Tel-Aviv, vers les exilés... dans le lieu où ils se trouvaient, là je restai sept jours..." (Ezéchiel 3:15). Si le chapitre 1 constitue un appel marqué du sceau glorieux de la révélation, les chapitres 2 et 3 définissent la responsabilité de son futur ministère. Il sera "une sentinelle" (Ezéchiel 3:16, 17). Ce qui lui sera rappelé plus tard (Ezéchiel chapitre 33). La révélation conduit, peu après, à une action, en réponse à l'appel qui lui a été adressé (1:1 à 3:15 et 4:1 à 7:27). Si cette théophanie attire tout particulièrement l'attention, l'objectif de celle-ci est de marquer les esprits afin de les rendre attentifs au message que Dieu leur adressera par la suite.

La description de la vision

Prise indépendamment du reste du livre comme du contexte dans lequel elle s'inscrit, cette vision ne pourrait, tout au plus, que surprendre, étonner, voire déranger. Posée dans un cadre qui lui correspond, elle peut enfin révéler son contenu. Ezéchiel décrit la vision dans un ordre et d'une façon telle qu'il convient tout d'abord de comprendre avant d'en aborder le contenu et ses détails. Malgré la grandeur glorieuse de cette vision, lorsqu' Ezéchiel rédige le compte-rendu de ce qu'il a vu, il le fait d'une manière qui lui correspond : de façon très construite et structurée, dans un mode littéraire alors courant dans le monde sémitique : Le chiasme. Comme je l'ai dit plus haut, Ezéchiel appartient à l'aristocratie sacerdotale. C'est un fin lettré. Un homme instruit qui connaît et maîtrise les codes littéraires de son temps. Il ne se peine pas d’en faire usage. Dans son livre, Ezéchiel fait usage de pas moins de cent cinquante hapax, ces mots qui n'apparaissent nulle part ailleurs dans les Écritures. C'est dire le choix précautionneux que met Ezéchiel à la rédaction de ses écrits. Il choisit avec soin son vocabulaire, alors qu'il doit recourir à des similitudes imprécises ("c'était comme... ; semblable à...") pour tenter de décrire les splendeurs glorieuses dont il est le témoin privilégié.  Cette description n'est cependant pas exempte des émotions que cette vision a pu générer en lui, sans qu'il ne s'y attarde trop.

La vision se présente donc sous forme de chiasme, cette forme de construction littéraire sémitique qui structure cette première description.

Dieu se révèle à Ezéchiel (1:1). A

      La personne divine environnée de feu (1:4) B

            Quatre créatures avec une apparence humaine (1:5) C

                  Description des créatures (1:6 à 14) D

                        Des roues permettent au char de se déplacer librement (1:15 à 21) E

                  Quatre créatures portent le trône (1:22 à 25) D'            

            Quatre créatures portent le trône sur lequel est assis une apparence d'homme (1:26) C'

      Le feu caractérise la personne divine (1:27, 28a) B'

Dieu s'adresse à Ezéchiel (1:28b à 2:2). A'

 

On peut donc voir :

 

Dieu se révélant à Ezéchiel (1:4) et s'dressant à lui (1:28b à 2:2). A A'

La personne divine environnée de feu (1:4) et représentée par le feu (1:27, 28a). B B'

Quatre créatures ayant une apparence humaine et et portant le trône C C'

La description des créatures qui portent le trône D D'

Et au centre de cette structure, des roues permettent au char de se déplacer comme il le veut E. 

 

Au cœur de la vision

"Au centre de cette "lumière éclatante" produite par ce "feu", brillait comme de l'airain (du bronze) poli, sortant du milieu du feu" (1:4). L'usage du comparatif "comme", signifie que cela n'en était pas, mais le prophète cherche quelque chose à quoi il puisse se référer pour donner un aperçu de ce qu'il voit. "Au centre encore, apparaissaient quatre animaux..." (1:5). Le focus se resserre sur la centralité de la vision, et plus il pénètre à l'intérieur de celle-ci, plus les éléments qu'il décrit paraissent surprenants. Cette progression à l'intérieur même de la vision, allant de sa périphérie à son milieu : "Au centre... au centre encore..." (Ezéchiel 1:4, 5), le conduira jusqu'au trône (1:26). ​​​​

Ezéchiel décrit tout d'abord, venant du Nord (d'où venaient généralement les invasions), "un vent impétueux, une grosse nuée et une gerbe de feu..." (1:4). Ce qui n'est pas sans rappeler, et il est probable qu’Ezéchiel y ait pensé également, les phénomènes qui se produisirent sur le Mont Horeb, dans le Sinaï, lorsque "l'Eternel y était descendu au milieu du feu" (Exode 19:16 à 20a). "Et tout le peuple qui était dans le camp fut saisi d'épouvante" (Exode 19:16 ; 20:18). Lorsqu' Ezéchiel fait mention de "quelque chose de semblable à une pierre de saphir, en forme de trône" (1:26), cela évoque ce que Moïse compare à "un ouvrage de saphir transparent, comme le ciel lui-même dans sa pureté" Exode 24:10), évoquant, un peu plus loin "l'aspect de la gloire de l'Eternel (qui) était comme un feu dévorant sur le sommet de la montagne" (Exode 24:17). La similarité de ces comparatifs ("qui était comme") vient de ce que c'est cette même gloire qui s'est manifestée à Moïse comme à Ezéchiel. Des manifestations, de moindre ampleur, se sont également produites durant la monarchie, souvent liées au Temple. Esaïe voit la gloire de Dieu, "et le Seigneur sur un trône très élevé", accompagné de Séraphins (Esaïe 6:1 à 4). La présence de Dieu s'était manifestée de façon glorieuse lors de l'inauguration du Temple par Salomon (1 Rois 8:10). Et c'est dans ce même Temple, à Jérusalem, que la gloire se manifestera à nouveau pour appeler un prophète au service (Esaïe 6:1, 8).

Le Psalmiste David décrit la délivrance glorieuse dont il a été l'objet alors que les éléments naturels se déchaînent autour du chérubin sur lequel l'Eternel était monté (Psaume 18:8 à 16). On retrouve ces éléments dans la vision d'Ezéchiel, mais celle-ci est beaucoup plus développée et complexe. Dans la similitude de ces grandioses manifestations, on y retrouve la démonstration d'un Dieu "qui ne change pas" (Malachie 3:6).  Il demeure "le Père des lumières chez qui il n'y a ni changement, ni ombre de variation" (Jacques 1:17). La découverte de la vision glorieuse qui s'offre à lui l'amène progressivement à la théophanie proprement dite (Ezéchiel 1:26, 27). Cette progression était nécessaire pour permettre à l'esprit du prophète de recevoir ces réalités célestes auxquelles il n'était probablement pas familier. Ce premier contact avec la révélation de la gloire de Dieu le prédispose pour ce qui viendra par la suite. La dernière vision mentionnée dans son livre en sera l'aboutissement (Ezéchiel 40:1, 2 ; 41:1).

Les cieux ouverts

"Comme j'étais parmi les captifs du fleuve du Kébar, les cieux s'ouvrirent, et j'eus des visions divines" (Ezéchiel 1:1). On retrouve l'expression "les cieux s'ouvrirent" sous le calame de l'évangéliste Matthieu (Matthieu 3:16) lorsqu'il nous raconte le baptême de Jésus (Matthieu 3:13 à 17). Les cieux se sont ouverts (Matthieu 3:16) afin que les disciples de Yeshoua puissent y plonger leurs regards (Jean 1:51). À Joppé (aujourd'hui Jaffa, dont l'un des faubourgs est devenue la ville de Tel-Aviv), l'apôtre Pierre eut une vision. "Il tomba en extase. Il vit le ciel ouvert..." (Actes 10:10, 11) alors que l'apôtre Jean dira avoir vu "une porte ouverte dans le ciel" (Apocalypse 4:1). Sur le point d'être lapidé, Etienne "rempli du Saint-Esprit, et fixant les regards vers le ciel, vit la gloire de Dieu et Jésus debout à la droite de Dieu. Et il dit : Voici, je vois les cieux ouverts, et le Fils de l'homme debout à la droite de Dieu" (Actes 7:55, 56). Et alors qu'Etienne fixait "les regards vers le ciel", Ezéchiel voit "au-dessus du ciel... il y avait quelque chose de semblable à une pierre de saphir, en forme de trône, et sur cette forme de trône apparaissait comme une figure d'homme placé dessus en haut" (Ezéchiel 1:26). Le prophète décrit ensuite cet homme dont il émanait une lumière éclatante (Ezéchiel 1:27, 28). On pourrait donc dire que cette partie de cette vision revêt une dimension messianique que l'on retrouvera plus tard dans les Écrits néotestamentaires. Et à l'inverse, on pourrait également dire que l'expérience vécue de ces disciples de Christ, qui ont vu "le ciel ouvert" (Actes 10:11 ; Apocalypse 19:11) plonge directement ses racines dans celle de ce prophète de l'Ancienne Alliance (Ezéchiel 8:2).

La tempête de feu 

Ezéchiel tourne donc les regards en direction du Nord d'où vient une tempête de feu (Ezéchiel 1:4). C'est de cette direction que venaient généralement les envahisseurs. Pour Jérémie, contemporain d'Ezéchiel, c'est bien du Nord que viendra "une calamité" qui va s'abattre sur le peuple (Jérémie 1:13 à 15). C'est également du côté Nord du Temple qu'Ezéchiel est emmené en esprit pour constater l'idolâtrie qui est pratiquée au cœur même du Temple, à Jérusalem (Ezéchiel 8:3, 4) avant de constater la présence de la gloire divine "telle que je l'avais vue en vision dans la vallée" (Ezéchiel 8:4). Au Sinaï, Moïse décrivait "des coups de tonnerre, des éclairs, et une épaisse nuée sur la montagne" (Exode 19:16), manifestations naturelles annonçant la venue de la Gloire de Dieu. L'introduction de la vision d'Ezéchiel (chapitre 1)vient y faire écho. Et de même, l'apôtre Jean, dans son Apocalypse, évoque d'emblée un trône (que l'on va retrouver chez Ezéchiel ; 1:26) d'où sortaient "des éclairs, des voix et des coups de tonnerre" (Apocalypse 4:5). Ezéchiel, quant à lui, évoque une "lumière éclatante au centre de laquelle brillait comme de l'airain poli" (Ezéchiel 1:4). Le terme "hasmal" (airain) n'est utilisé que par lui, et seulement à trois reprises (1:4, 27 ; 8:1). Un métal brûlant et très brillant qui lui sert de référence pour quelque chose qu'il identifie mal. Ezéchiel fait, à plusieurs reprises, usage de comparatifs : "Comme... semblable à...", pour tenter de décrire ce qu'il voit.

"Les éclairs" rappellent les théophanies du Sinaï (Exode 19:16 ; 20:18) et sont associés aux chérubins (Psaume 18:9 à 15). La révélation glorieuse décrite dans le Psaume 18 n'a rien à envier à une révélation prophétique dont elle se rapproche d'ailleurs (Psaume 18:8 à 14). Le feu accompagne souvent la Révélation (Exode 3:2). Il tient éloigné tout en captivant l'attention. Il révèle quelque chose tout en maintenant une certaine distance. Le Psaume 18:9 manifeste l'expression de la colère divine et fait connaître l'imminence de son jugement (Psaume 50:1 à 4). Et comme le rappelle l'auteur de l'épître aux Hébreux : "Notre Dieu est aussi un feu dévorant" (Hébreux 12:29).

Les quatre êtres vivants 

La description que fait Ezéchiel de sa vision est bien structurée, même si celle-ci n'apparaît pas, de prime abord. Selon Brian Tidiman*, l'usage de l'expression "quatre animaux" (1:5a) n'est peut-être pas le meilleur choix. L'expression "êtres vivants" semble plus appropriée. D'autant qu'il leur est prêté "une ressemblance humaine" (1:5b) dotés de visages, jambes et pieds leur permettant de se tenir dans une position verticale tout humaine (Ezéchiel 1:5, 7, 8) sans pour autant en avoir la nature (verset 6). Leur description occupe une place importante dans le compte rendu de cette vision. Ils en constituent donc un élément central qu'Ezéchiel n'identifiera qu'en voyant la gloire de Dieu quitter le Temple de Jérusalem : "Et les chérubins s'élevèrent. C'étaient les animaux que j'avais vu près du fleuve du Kébar... c'étaient les animaux que j'avais vu sous le Dieu d'Israël près du fleuve du Kébar, et je reconnus que c'étaient des chérubins" (Ezéchiel 10:15, 20). Dans la vision du chapitre premier, leur rôle est d'introduire le prophète au cœur même de la vision, devant le trône. Le "vent impétueux" (ruahsahar) est en réalité, un tourbillon accompagné d'un nuage de feu. La vision se recentre ensuite sur les quatre "ayowt" (êtres vivants"). La description que donne l'apôtre Jean de ses "quatre êtres vivants" fait étrangement écho à cette vision d'Ezéchiel (Apocalypse 4:6 à 9). Jean voit ces quatre "êtres vivants remplis d'yeux devant et derrière. Le premier est semblable à un lion, le second être vivant est semblable à un veau, le troisième être vivant à la face d'un homme, et le quatrième être vivant est semblable à un aigle qui vole" (Apocalypse 4:6, 7 ; Ezéchiel 1:10). La similarité est saisissante. L'apôtre Jean devait connaître parfaitement cette vision. Il a dû être saisi de leur similitude. Jean décrit également un trône d'où "sortaient des éclairs, des voix et des coups de tonnerre", et devant le trône, "comme une mer de verre, semblable à du cristal" (Apocalypse 4:5, 6 ; Ezéchiel 1:13, 14). Ezéchiel voit "un ciel de cristal (de glace)" (Ezéchiel 1:22) et Jean, "une mer de verre" (Apocalypse 4:6 ; 15:2). Tout comme Ezéchiel, l'apôtre Jean part d'une description extérieure pour aller ensuite vers le centre de la vision. Pour Jean, ce sont les êtres vivants qui sont remplis d'yeux : "Au milieu du trône, et autour du trône, il y a quatre êtres vivants remplis d'yeux devant et derrière" (Apocalypse 4:6b), alors que pour Ezéchiel, ce sont les roues qui les accompagnent : "Les quatre roues étaient remplies d'yeux tout autour" (Ezéchiel 1:18). L'idée d'un regard pénétrant toutes choses se retrouve dans les deux visions. Rien n'échappe au Dieu omniscient. Ce qui pourrait également être illustré par l'aigle qui a la réputation de posséder une excellente vue. En vol, le moindre mouvement d'un petit rongeur n'échappe pas à son œil scrutateur. De même, la moindre action humaine ne peut échapper au regard de l'Eternel.

*Brian tidiman : Le livre d'Ezéchiel, tome 1. 

Les ailes des êtres vivants 

Les chérubins représentés dans le Temple, à Jérusalem étaient de fort grandes tailles (1 Rois 6:27), tout comme devaient l'être les chérubins de la vision d'Ezéchiel aux côtés desquels se déplaçaient "les roues" (Ezéchiel 1:17 à 19). Ces êtres vivants, que sont ces anges de la catégorie des chérubins (Ezéchiel 10:15, 20), sont également dotés d'ailes (kanaph). Ce mot désigne tout autant les ailes des oiseaux que celles des anges, mais il revêt également d'autres significations. Kanaph peut également désigner le bord d'un vêtement (Nombres 15:38 ; Deutéronome 22:12 ; Zacharie 8:23), le pan d'un manteau (Ezéchiel 5:3 ; Aggée 2:12) ou les extrémités du pays ou de la Terre (Ezéchiel 7:2 ; Job 37:3, 38:13). Cette notion de "vêture» permet de mieux comprendre pourquoi ces séraphins s'en "couvraient le corps" (Ezéchiel 1:11, 23). "kanaph", en tant "qu'extrémités de la Terre", permet également de mieux concevoir leur liberté de mouvement mais également le périmètre dans lequel ils peuvent agir, conduits par l'Esprit de Dieu (Ezéchiel 1:12, 14, 16, 17, 19 à 21). Ezéchiel compare le bruit que font leurs ailes en mouvement à la voix de Dieu ou à celui d'un torrent ("les grandes eaux" ; Ezéchiel 1:24). Un bruit se faisait également entendre lorsqu'ils s'arrêtaient (Ezéchiel 1:24, 25). Quoi qu'ils fassent, leur présence à elle seule impose. On peut également voir un lien entre les "ailes"de ces chérubins et le "souffle" (ruah) de l'Esprit. "Ruah" pouvant également être traduit par "vent". Le seul "vent" qui puisse porter les ailes de ces êtres vivants est celui de l'Esprit. Cependant, malgré leur grande puissance, ces êtres vivants sont subordonnés à ses directives. Leur puissance s'exerce au travers de leur soumission à Celui qu'ils servent. Ezéchiel souligne tout particulièrement cet aspect de ces êtres vivants. Ce qui contraste fortement avec le périmètre limité où il lui est permis d'évoluer, en cette terre d'exil, et où il demeure pour l'instant un spectateur passif. Ces êtres vivants dont l'éclat comme celui du bronze poli, et qui sont comparés à des flambeaux (Ezéchiel 1:7b, 13), possèdent, sous leurs ailes, comme "une forme de main". Le comparatif laisse entendre qu'elles se différencient de celles des humains. Elles peuvent d'ailleurs saisir des braises brûlantes en dessous de "roues" (Ezéchiel 10:1, 2, 6 à 8) dont Esaïe laisse entendre un aspect de leur symbolique (Esaïe 6:6). Pour Ezéchiel, c'est un jugement qui va frapper la ville (Ezéchiel 10:1, 2). Matthieu 24:27 évoque la Révélation du "Fils de l'homme" (Une expression qui désigne très souvent le prophète Ezéchiel, plus de 80 fois dans son livre) qui sera soudaine et visible de tous. La rapidité de mouvement des êtres vivants rappelle que Dieu peut intervenir souverainement à n'importe quelle heure. L'homme averti se retrouvera confronté à une convocation à laquelle il ne s'attendait pas, et pour laquelle il ne s'était pas préparé malgré les nombreux avertissements divins préalables. Avertissements auxquels il n'avait pas pris garde.

Les faces des êtres vivants 

Ezéchiel souligne la similitude entre le nombre de faces et celui de leurs ailes (Ezéchiel 1:6). Le chiffre quatre symbolise l'harmonie dans la forme, mais également les quatre points cardinaux (Ezéchiel 7:2 ; Job 37:3). Ce dernier point est appuyé lorsqu'il est fait mention de leur mobilité. Les roues permettent de se déplacer aisément dans toutes les directions avec aisance (Ezéchiel 1:12, 16, 17). Il y a, dans leur manière de se déplacer, quelque chose de déterminé que rien ne peut entraver. Qui oserait d'ailleurs se mettre en travers de leur route ? Cette détermination et cette rectitude sont motivées par leur obéissance aux directives de l'Esprit. Leurs déplacements sont conduits de même (1:9, 12). Ici, la Gloire de Dieu réaffirme sa souveraineté à des exilés en mal d'espérance. À ceux qui auraient limité l'action du Dieu d'Israël au périmètre sacré de son Temple (comme ils le sont eux-mêmes dans celui de leur exil), l'Eternel se révèle comme agissant comme il l'entend. D'autre part, Ezéchiel compare la plante de leurs pieds "à celui d'un veau" (Ezéchiel 1:7). Évoquant la toute-puissance de Dieu, le Psalmiste fait allusion au bondissement des veaux (Psaume 29:6), ce qui fait penser au mouvement joyeux et spontané de ces jeunes bovidés. Le prophète Malachie y fait également allusion de façon très imagée (Malachie 4:2). Peut-être faut-il y voir, ici, l'aspect vif et rapide que peuvent adopter également ces "animaux" que sont ces "êtres vivants" au plein sens du terme (Malachie 4:2 / 3:20b, selon d'autres versions). Si les pieds de ces créatures sont comme "ceux des veaux", l'une de leur face est celle d'un bœuf qui évoque plutôt, par contraste, le labeur et l'effort soutenu. Le retournement de la terre cultivable pourrait être évoqué par une expression bien connue : celle de "préparer le terrain". Mais ici encore, c'est plutôt dans le Temple qu'il faut en chercher l'origine. Dans le grand bassin de bronze (d'airain) appelé "la mer" (1 Rois 7:23). Ce bassin gigantesque en bronze était posé sur "douze bœufs, dont trois tournés vers le nord, trois tournés vers l'occident, trois tourné vers le sud et trois tournés vers l'orient, la mer était sur eux" (1 Rois 7:25). Le bœuf illustre ici une forme de servilité dont la force physique assure l'équilibre et la stabilité. L'évocation du bœuf fait écho dans l'esprit du sacrificateur à qui le symbolisme ne peut échapper. "Les bases d'airain" (de bronze) avaient "chacune quatre coudées de longueur, quatre coudées de largeur..." (1 Rois 7:27 ; une coudée fait environ 55 cm). Là où certains traducteurs parlent de "bases", d'autres utilisent le mot "chariots". Ce choix de vocabulaire étant basé sur la présence des "roues". Ce qui n'est pas sans évoquer la vision d'Ezéchiel. L'auteur du livre des Rois décrit ces "bases" comme étant disposées de façon symétrique. "Sur les panneaux, il y avait des lions, des bœufs et des chérubins... Chaque base avait quatre roues d'airain avec des essieux d'airain" (1 Rois 7:29). Ici encore, les éléments de la vision d'Ezéchiel rejoignent ceux du Temple. Plus loin, il est fait mention des "quatre roues" qui "étaient faites comme celles d'un char" et dont tous les éléments étaient "de métal fondu" (1 Rois 7:33). "Et sur les panneaux, des chérubins, des lions et des palmes" (1 Rois 7:36).

Ainsi, si leurs pieds évoquent symboliquement un mouvement spontané et souple, le bœuf symboliserait, quant à lui, la force et l'endurance dans l'effort. On imaginerait mal ces dernières choses manquant à ces êtres célestes. Mais elles peuvent être encourageantes pour un prophète qui n'en est qu'au tout début de son ministère. Les êtres vivants sont pleinement investis dans les tâches qui leur sont confiées, et ils les mènent à bien jusqu'à leur finalité. Ces "êtres vivants", totalement investis dans leur service pour Dieu, agissent en pleine connaissance de la nature humaine. Là aussi, le message est clair. C'est là où intervient "la face d'homme" qui rappelle au "fils de l'homme" que son humanité est pleinement impliquée dans l'exercice du ministère qui va lui être confié. Leurs faces d'aigles rappellent que le regard de ce redoutable animal peut discerner le moindre mouvement au sol. Rien ne lui échappe. Liberté de mouvement. Réactivité. Observation attentive et vue perçante à laquelle rien n'échappe. À tout cela, il ne manque que la puissance rugissante du lion, symbole de la tribu royale de Juda. Cette face de lion incarnant ainsi la royauté. Et si Jojakin, roi de Juda, est, tout comme lui, en exil, le Roi d'Israël demeure, pour l'éternité, invaincu. Si l'aristocratie judéenne se trouve captive en Babylonie, le Roi de toute la Terre demeure éternellement sur son trône, conservant tout pouvoir et toute puissance, sur la Terre et dans les cieux. C'est l'essence même du message que véhicule cette vision inaugurale d'un ministère qui ne fait que débuter. La vision se décline en quatre volets. Quatre aspects d'un message qui veut ancrer Ezéchiel dans sa nouvelle fonction, en gravant dans son cœur l'assurance que Dieu est Dieu.

Les roues

Alors qu'Ezéchiel regarde les êtres vivants, il discerne un élément nouveau. "Je regardais ces animaux, et voici, il y avait une roue sur la terre, près des animaux devant leurs quatre faces" (Ezéchiel 1:15). C'est l'un des éléments les plus singuliers de la vision. Il n'est pourtant mentionné que dans six versets de ce chapitre où il n'apparait pas avant le quinzième verset. C'est toutefois ainsi que notre lecture "linéaire" conçoit les choses. Il faut cependant se remémorer le chiasme présenté plus haut (E). Dans cette structure littéraire, si chère à Ezéchiel, les roues sont en réalité "au centre" de la vision. Elles présentent donc un intérêt particulier (ce sont elles qui intriguent généralement le plus dans cette vision). Etonnamment, la révélation semble suivre ce même mode, comme pour s'adapter à la façon de penser du jeune lévite : "Au centre... au centre encore..." (Ezéchiel 1:4, 5). Les "roues" constituent donc un élément central de la révélation, et chaque élément qui les composent trouve sa place et sa fonction. Ces roues semblent subordonnées à ces êtres vivants, suivant leur mouvement en demeurant à proximité (Ezéchiel 1:19, 20). Au fur et à mesure de son observation, Ezéchiel relève de nouveaux éléments. Une première roue lui était apparue, en voici quatre (versets 15, 16). Après leur nombre, Ezéchiel discerne mieux leur forme qui est identique pour chacune (verset 16). Il constate ensuite que celles-ci sont imbriquées l'une dans l'autre (verset 16). Ici, la symbolique prend le pas sur une quelconque rationalité à laquelle on voudrait se référer. La vision ne se veut pas représentative d'une réalité physique. Elle illustre une dimension spirituelle. Le mouvement des roues n'est pas dépendant de leur axe ou de leur orientation. Il permet le déplacement fluide et sans contrainte. Un ballon, lancé en l'air, peut se déplacer selon une certaine courbe tout en tournoyant sur lui-même. Les lois de la physique quantique, qui n'obéissent pas à celles de la physique classique, désarçonnent parfois les observateurs qui cherchent à les comprendre. Et bien qu'elles soient mal connues, elles n'en existent pas moins pour autant. Le but de cette révélation est de révéler la gloire de Dieu (Ezéchiel 1:28). Pourrait-on dire que le fait d'être "dépassé" par la vision fait partie de la révélation ? Ce qui forcerait le prophète à demeurer dans l'humilité malgré la splendeur glorieuse de ce qui lui est révélé. Ezéchiel a donc pu constater leur présence, ensuite leur nature et la façon dont elles se déplacent. Ce n'est qu'ensuite qu'il mentionne leur taille, qu'il dit être "effrayante".  Leurs "tailles effrayantes" (Ezéchiel 1:18) peut justifier le fait qu'il ne prend que peu à peu conscience de la façon dont ses roues se comportent. Puis, vient le détail le plus spectaculaire : la présence des yeux (verset 18).

Les éléments qui constituent cette révélation peuvent heurter notre rationalité, mais ce n'est pas à elle qu'elle s'adresse. Notre compréhension du Monde ne nous a pas préparé à une telle démonstration. Celle-ci nous parle de la Gloire de Dieu (Ezéchiel 1:28). L'expérience de l'apôtre Paul ne lui permettait pas de verbaliser son expérience qu'il dit "ineffable" (2 Corinthiens 12:2, 4). Une expérience qu'il ne pouvait exprimer avec des mots, en raison de son intensité et de sa nature. Il en est de même pour Ezéchiel qui, pourtant, s'attache à ce difficile exercice. Dans cette lecture du premier chapitre du livre d'Ezéchiel, il y a, il me semble, deux éléments à garder à l'esprit : Le premier, c'est que Dieu est à l'initiative de cette vision ; la deuxième, c'est qu'elle manifeste Sa Gloire.

Un autre aspect de ces roues que nous révèle le texte, est leur subordination aux êtres vivants et le fait qu'elles soient animées par l'esprit de ceux-ci (Ezéchiel 1:19, 20). Toutefois, les unes et les autres sont soumises à l'Esprit de Dieu : "Ils allaient où l'Esprit les poussait à aller" (Ezéchiel 1:20). Si la vision révèle la gloire de Dieu, l'action qui s'y produit est, quant à elle, soumise à Son Saint-Esprit. C'est également un point important à souligner. Les roues suivent le mouvement des êtres vivants, et les êtres vivants se déplacent conduits par l'Esprit de Dieu. On découvre ainsi une hiérarchie sous-jacente dont Dieu demeure parfaitement maître.

Un autre aspect de ces roues, que précise Ezéchiel, c'est "la matière" dont elles sont constituées. Une fois encore, le prophète utilise le comparatif : "À leur aspect et à leur structure, ces roues semblaient être en chrysolite" (Ezéchiel 1:16). La couleur de cette pierre précieuse est généralement d'une jaune-vert. L'usage du terme "Tarshish" dans ce verset (Ezéchiel 1:16), et qui est traduit par "chrysolithe", pourrait faire allusion à la ville de Tharsis dont la localisation est incertaine. Mais cela ne correspond pas au désir du prophète de préciser la matière dont sont constituées ces roues. La référence à une pierre précieuse fait écho à la brillance de ces roues. Pour un sacrificateur comme Ezéchiel, l'évocation de pierres précieuses n'est pas sans rappeler le pectoral du Grand Sacrificateur porté sur sa poitrine. Ce pectoral de douze pierres précieuses représentait les douze tribus d'Israël. La vision est étroitement liée à l'exercice du ministère qui va lui être attribué. Et cette mission qui va lui être confiée est pour le peuple d'Israël, en exil à Babylone. Pour le sacrificateur qu'est Ezéchiel, les éléments du sacerdoce lévitique n'ont rien perdu de leur valeur. 

Alors qu'Israël se voyait menacé par l'un de ses ennemis qui voulait le maudire, Il est écrit de Balaam : "Balaam vit que l'Eternel trouvait bon de bénir Israël..." (Nombres 24:1). Et lorsque ce prophète mercenaire réalise que Dieu protège son peuple Israël, il prophétise alors en disant : "Parole de celui qui entend les paroles de Dieu, de celui qui voit la vision du Tout-Puissant, de celui qui se prosterne et dont les yeux s'ouvrent". Ses yeux se sont ouverts sur cette réalité. Sa compréhension en a été transformée. Il en est de même pour Ezéchiel. Devant l'ampleur grandiose de cette vision, son regard en est totalement transformé. Si son statut de déporté ne change pas, la perspective de son regard est, elle, métamorphosée.

Les yeux des roues

"Elles (les roues) avaient une circonférence et une hauteur effrayantes, et à leur circonférence, les quatre roues étaient remplies d'yeux" (Ezéchiel 1:18). Ce détail de la vision est peut-être celui qui déconcerte le plus le (la) lecteur (lectrice). Mais de quoi parle-t-on exactement ? Dans son livre, le prophète utilise une soixantaine de fois le mot "ayïn" (œil) que l'on retrouve six fois dans ce chapitre premier. À plusieurs reprises, ce mot, précédé de la lettre khaf, sert à faire une comparaison avec autre chose (Ezéchiel 1:4, 16, 27 ; 10:27).  Quelque chose que l'on pourrait comparer, dans notre langage courant à : "Il me semble... à mes yeux... comme je vois les choses...". Aux versets quatre, sept et seize il est traduit littéralement par "comme l'éclat". Ezéchiel l'utilise également pour parler d'une chose qui est offerte aux regards, bienveillants ou non, selon les circonstances. Il lui est également divinement ordonné de faire une chose qui doit "être vue" du peuple à qui il transmet son message. L'expression "sous les yeux de" est alors soulignée comme une nécessité. L'aspect "brillant comme du bronze poli" (Ezéchiel 1:4) définit également un aspect de cette expression qu'utilise Ezéchiel dans différents contextes. Les mots "briller, étinceler" accompagnent ces "yeux" qui intriguent tant. À la lumière de ces quelques exemples, on s'éloigne déjà considérablement de l'image fantasmagorique que l'on a généralement en lisant le texte. Ce qui s'offre aux yeux d'Ezéchiel captive son regard, la vision qui s'offre à lui l'éblouit. Nous utilisons parfois certaines expressions qui, traduites littéralement dans une autre langue, n'auraient aucun sens. "Jeter un coup d'œil", "frapper le regard" ou "en mettre plein les yeux". Celle-ci ayant d'autres expressions appropriées pour désigner une idée similaire. On peut donc voir, dans ces "yeux", une forme de fascination du visionnaire. Le regard du prophète est attaché à ce qu'il voit. Et c'est probablement le sens le plus littéral. Même si la lecture de son compte rendu de la vision donne plutôt l'impression que c'est lui qui est observé. Toutefois, la compréhension que l'on peut en avoir, de prime abord, n'est peut-être pas totalement éloignée de la vérité.

Lorsqu'Ezéchiel parle de "ces roues (qui) semblaient (kayïn) être en chrysolite" (Ezéchiel 1:16), il fait également usage de ce mot "œil". Dans le texte hébreu, le mot est d'ailleurs au singulier et est traduit littéralement par "comme un éclat de" où l'on retrouve le comparatif. Ezéchiel cherche à établir une corrélation avec quelque chose qui pourrait lui être semblable. "Ce qui lui semble, ce qui est, à ses yeux, comme...". Dans les verset 4 et 7, il désigne un aspect étincelant et brillant. Idée qui se retrouve dans les versets 22 et 27 où il fait une comparaison avec de l'airain poli et du cristal. Au verset 16, il désigne une chose dont il a du mal à définir la nature, mais qu'il associe à l'éclat d'une pierre précieuse. Et ce n'est véritablement qu'au verset 18 qu'il parle des "quatre roues (qui) étaient remplies d''yeux (ayïnim) tout autour" (le mot est ici au pluriel). Alors, comment faut-il comprendre cet aspect de la vision ?

Cette vision inaugurale du ministère d'Ezéchiel le prépare à l'exercice de celui-ci. Ces "yeux" préfigurent ainsi deux aspects de ce ministère. Le premier, c'est qu'Ezéchiel va devoir être "vu" de ses contemporains en exil. Il reçoit les anciens qui viennent le consulter. Il doit demeurer couché sur un côté puis sur un autre pendant un certain nombre de jours, il construit une maquette de Jérusalem avec une brique et simule des retranchements tout autour pour annoncer son siège prochain... Ezéchiel va être "physiquement" impliqué dans son ministère. Il va ainsi perdre son épouse, celle qui faisait "les délices de tes yeux" (Ezéchiel 24:16), et il ne lui sera pas permis de porter le deuil parce qu'aux yeux des exilés, son message est dans sa conduite (Ezéchiel 24:15 à 21). Les yeux des roues préparaient ainsi le futur prophète à un aspect difficile de son ministère. Il allait se retrouver "sous les projecteurs" et sa vie serait scrutée : "Sous leurs yeux" (Ezéchiel 12:3, 4, 5, 6 ; 37:20 ; 43:11). Mais Dieu le préparait également à autre chose. L'auteur de l'Épître aux Hébreux écrit : "Nulle créature n'est cachée devant lui, mais tout est nu et découvert aux yeux de celui à qui nous devons rendre des comptes" (Hébreux 4:13). De même, Jésus dira, dans l'un de ses enseignements : "Car il n'est rien de caché qui ne doive être découvert, rien de secret qui ne doive être connu et mis à jour" (Luc 8:17 ; Marc 4:22). Et l'on aborde là un autre aspect de ces "yeux". Ils manifestent l'omniscience de Dieu. Rien n'échappe à son regard. Et l'on rejoint ici la vision pénétrante de l'aigle (Ezéchiel 1:10). Car Ezéchiel est également appelé à "voir" ce qui est caché (Ezéchiel chapitre 8), ce qui s'est passé (Ezéchiel chapitre 10), comme ce qui lui est révélé.

Et c'est là le deuxième aspect de ce ministère étroitement lié à la vision du premier chapitre de son livre. Quatorze mois après avoir reçu la vision de la Gloire de Dieu, Ezéchiel reçoit une autre vision dans laquelle il voit, cette fois, l'idolâtrie pratiquée par les anciens d'Israël dans le Temple, à Jérusalem (Ezéchiel 8:1 à 16). Et l'Esprit dit à Ezéchiel : "Lève les yeux... Et il me dit : Vois-tu ce qu'ils font ?... Mais tu verras encore d'autres abominations... Je regardai, et voici, il y avait... Et il me dit : entre et vois... J'entrai et je regardai... " (Ezéchiel 8:5, 6, 8, 9). Après qu'Ezéchiel eut reconnu les acteurs de ce culte idolâtre qui se pratiquait dans les chambres mêmes du Temple, l'Esprit dit à Ezéchiel : "Vois-tu ce que font, dans les ténèbres, les anciens de la maison d'Israël... Ils disent : L'Eternel ne nous voit pas... et il me dit : Tu verras encore d'autres grandes abominations qu'ils commettent" (Ezéchiel 8:12, 13). Ainsi, les notions d'observation et de constatation sont très présentes dans sa fonction prophétique. Ezéchiel doit prendre connaissance de choses qui sont cachées aux regards. C'est également là aussi un aspect de ces "yeux" qui intriguent tant.

Au chapitre 10 de son livre, Ezéchiel décrit une autre vision où l'on retrouve les éléments de la vision du chapitre 1. Mais cette fois, Ezéchiel voit la Gloire de Dieu quitter le Temple à cause de l'idolâtrie qui s'y pratique, livrant ainsi Jérusalem, le Temple et ses servants, les sacrificateurs, à l'envahisseur qui va bientôt venir. La Gloire de Dieu ne reviendra que dans un nouveau Temple dont Ezéchiel recevra, bien plus tard, la description détaillée. "Cet homme me dit... Regarde de tes yeux, et écoute de tes oreilles ! Applique ton attention à toutes les choses que je te montrerai, car tu as été amené ici pour que je te les montre. Fais connaître à la maison d'Israël tout ce que tu verras" (Ezéchiel 40:4 ; 44:5). Les "yeux des roues" illustraient l'omniscience de Dieu qui voit toutes choses, même celles que l'on croit, bien naïvement, pouvoir lui cacher. Pour exercer son ministère, Ezéchiel doit le "voir" pour en prendre pleinement conscience. Il lui est ensuite donné de "voir" aussi ce qui va se produire. Ainsi, pour résumer, la vision des roues remplies d'yeux pourrait se résumer en quelques mots, étroitement liés à ce à quoi Ezéchiel va être confronté dans l'exercice de son ministère de prophète : "Voir et être vu". Mais ces quelques mots ne peuvent, à eux seuls, décrire l'éprouvant exercice de la fonction à laquelle il a été appelé. On peut difficilement imaginer combien fut difficile, pour ce sacrificateur exilé, de voir la Gloire de Dieu quitter le Temple. Si Dieu a "endurci" le front du prophète, l'homme n'en demeure pas moins sensible à la dramatique tournure des événements dont il est le contemporain. La vision qui l'a introduit dans ce douloureux parcours qui fut le sien a également été un précieux soutien. Et cela, durant tout le temps où il exerça son ministère au sein des exilés.

Le trône de saphir

Ezéchiel évoque un "ciel de cristal (ou de glace) resplendissant" (Ezéchiel 1:25). Le mot "raqiya" est peu utilisé en dehors du récit créationnel de la Genèse. Il désigne généralement la voûte céleste dont Daniel évoque "la splendeur" (Daniel 12:3). Ce ciel est surmonté d'une forme de trône (Ezéchiel 1:26). Le prophète Michée l'avait vu en vision (1 Rois 22:19). C'est un trône où s'exerce la justice (Psaume 9:5 à 9 ; 11:4 ; 45:7). Les couleurs de cette pierre précieuse, généralement bleue, peuvent varier. On peut imaginer ici, sans qu'aucune précision ne soit apportée, que le trône soit de la couleur du ciel. Dans l'Apocalypse, un fleuve limpide comme du cristal, en sortait (Apocalypse 22:1). On y retrouve l'évocation de pierres précieuses (Apocalypse 4:2, 3). Jean ne reconnait pas tout de suite Jésus, qui y est assis avec son Père (Apocalypse 3:21). Le sacrificateur Ezéchiel ne peut voir encore le Grand Sacrificateur qui y est assis désormais (Hébreux 1:8 ; 8:1). Il en contemplera cependant le Temple, bien plus tard (Ezéchiel chapitre 40 à 47). Jean y retrouvera, quant à lui, les "quatre êtres vivants" auprès du trône (apocalypse 5:6, 11 ; 7:11 ; 14:3 ; 19:4).

 

Conclusion

Pour le prophète, la vision inaugurale du chapitre premier en annonce d'autres, où il retrouvera la Gloire de Dieu et les êtres vivants (Ezéchiel chapitres 8, 9, 10). Le prophète y voit tout d'abord, en vision, la gravité de l'idolâtrie au cœur même des chambres du Temple (chapitre 8), le châtiment des idolâtres (chapitre 9) pour ensuite voir la Gloire de Dieu s'éloigner de ce Temple où elle ne peut désormais plus demeurer (chapitre 10). Les chérubins, les roues et ce qui l'accompagne se déplacent avec lui. La gloire de Dieu ne reviendra que dans des temps éloignés (Ezéchiel 43:1 à 9), dans un Temple neuf qu'Ezéchiel devra décrire dans le détail pour amener le peuple à se repentir de ses fautes (Ezéchiel 43:10, 11). Au retour de l'Exil, d'autres prophètes, comme Zacharie ou Aggée, reprendront le flambeau prophétique avec une autre vision. 

Et pour terminer, je citerai Brian Tidiman, dont les deux tomes de son ouvrage sur Ezéchiel m'ont été d'une grande aide pour rédiger tous les articles de ce blog consacré à ce grand prophète : "Les dates rappellent que la révélation divine s'insère dans la trame de l'histoire humaine, et que la main de Dieu est à l'œuvre à travers cette histoire"*. Celle que nous a contée Ezéchiel ne s'achèvera qu'avec l'instauration du Règne du Seigneur, lors des Temps Messianiques.

*Brian Tidiman : Ezéchiel, tome 1, page 50

 

 

JiDé

 

 

 

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